Fidèle à l’esprit hopepunk, Becky Chambers oppose au fatalisme une conviction : le futur n’est pas écrit d’avance. Il n’existe pas encore, sinon comme une possibilité à faire advenir, un horizon qui offre un cap à nos actes présents.

À ton éveil, fends la cosse - Usbek & Rica
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Après le succès fulgurant de sa duologie Histoire de moine et de robot, Becky Chambers revient à ses premiers amours avec un space opera intimiste. Direction la planète volcanique Fortune où la pilote Cora et la pépiniériste Signy tentent de survivre tant bien que mal, dans l’espoir de jours meilleurs. Un récit grandiose et touchant.

Avec 60 000 exemplaires écoulés en France, c’est peu de dire que la duologie Histoire de moine et de robot (2025, L’Atalante) déjoue les courbes moroses du marché du livre (dont les ventes ont chuté de 10 millions d’exemplaires en deux ans, selon les dernières données d’Edistat). Il faut dire que son autrice, Becky Chambers, a échafaudé un univers post-dystopique irrésitible à base d’anti-capitalisme et de symbiose radicale avec le vivant. Difficile de résister à un tel refuge spéculatif quand, dans notre monde, les crises s’enkystent et les horizons désirables s’amenuisent.

Mais alors que son lectorat espérait un troisième tome pour prolonger cette échappée rassérénante, Becky Chambers est finalement revenue à ses premiers amours en signant un tout nouveau space opera, À ton éveil, fends la cosse, publié ce jeudi 15 octobre aux éditions L’Atalante. Exit les décors solaires et luxuriants de son précédent diptyque : on débarque ici sur une planète volcanique, nimbée de pluies acides qui contraignent les humains à se cloîtrer derrière des dômes artificiels. C’est dans cet environnement suffoquant et hostile que vivent Cora, pilote de rorqual, et Signy, pépiniériste et dealeuse de médicaments à ses heures perdues, fabriquant clandestinement des molécules rares mais essentielles à la survie de bien des habitants de ladite planète Fortune.

« De la science-fiction pure et dure »

Alternant les chronologies d’un chapitre à l’autre, Becky Chambers dévoile d’emblée l’issue sentimentale de leur rencontre, coupant court à tout suspens amoureux. Mais si romance il y a – et elle est d’une tendresse désarmante –, elle n’oblitère en rien le reste de l’intrigue ancrée dans « de la science-fiction pure et dure », précise l’autrice multiprimée au micro de Radio Iowa.

Au programme : une humanité dispersée aux quatre coins d’un système stellaire lointain, un programme de colonisation qui y implante des embryons humains sous la surveillance de robots et un manuel censé guider ces populations dans leurs premiers pas. Une fois pleinement développées, ces néo-sociétés n’ont alors qu’un seul objectif : rejoindre l’arche-mère qui les a envoyées conquérir d’autres planètes. « Vous construisez une colonie, vous perpétuez l’espèce, vous exploitez tout à fond pour pouvoir construire vos propres vaisseaux spatiaux, vous retournez à l’arche mère, et ensuite champagne, c’est l’heure de rejoindre la grande fête galactique » : tel est le contrat.

Une toile de fond impérialiste qui laisse toute la latitude à Becky Chambers de prolonger des réflexions qui irriguent déjà largement son œuvre depuis l’autoédition de son premier roman L’Espace d’un an en 2014 – colonisation spatiale, adaptation biologique et coexistence entre espèces en tête. Mais ces grands enjeux expansionnistes, aussi vertigineux soient-ils, ne prennent jamais le pas sur l’intimité et la douceur qui font la singularité de sa plume. Si la quête de l’arche-mère nous tient en haleine, c’est bien la communauté qui se tisse autour de Cora et Signy qui donne au récit toute sa portée. Une communauté où les personnages queer – c’est assez rare pour le noter – occupent une place prépondérante sans que leur identité ne soit réduite à un enjeu narratif.

Le futur n’existe pas

Mais ce qui est doux n’est pas forcément mièvre, et encore moins faussement apolitique. En jouant sur la temporalité différée de son récit, Chambers oppose à Fortune une autre manière d’habiter le monde : sur Cypsela, où se dessine l’avenir de ses protagonistes, le repos n’est plus un luxe, le soin apporté aux êtres et à la nature tient de l’évidence et l’entraide du principe inaliénable. Fidèle à l’esprit hopepunk, Becky Chambers oppose au fatalisme une conviction : le futur n’est pas écrit d’avance. Il n’existe pas encore, sinon comme une possibilité à faire advenir, un horizon qui offre un cap à nos actes présents.

Mais encore faut-il croire que d’autres lendemains sont réalisables. C’est là que l’espoir entre en jeu, non comme une consolation mais comme une nécessité. « Il est bon de raconter des histoires à méditer. Il est bon de pouvoir exprimer nos craintes face à des futurs plus sombres, plus dystopiques, mais il est tout aussi important de spéculer sur ce à quoi pourrait ressembler un avenir auquel il vaille la peine d’aspirer », résume l’autrice, lauréate des célèbres prix Hugo et Locus. 

En matière de spéculation, Becky Chambers a depuis longtemps gagné notre confiance. Reste à découvrir ce qu’elle réserve à Cypsela, cette planète radieuse que rejoindront Cora et Signy dans le deuxième tome et dont les contours esquissés dans le premier volet évoquent déjà Panga (aka, l’univers exploré dans Histoire de moine et de robot). On espère que cette parenté ouvrira sur de nouvelles variations plutôt que sur un simple retour en terrain connu. Mais avec Chambers, on est volontiers disposé à se laisser surprendre.

Emilie Echaroux

Publié le 19 octobre 2026