Le space-opera intime d’une famille pas comme les autres

Destination Soleil - Les mots delivrent
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Le nom de William Alexander ne vous dit peut-être rien, et pour cause : c’est la première fois qu’il est publié en version française. A bientôt 50 ans, il a eu plusieurs vies, et notamment une carrière d’acteur à laquelle il a dû mettre fin à la suite d’une blessure à la colonne vertébrale. Son premier roman publié, Goblin Secrets, a remporté le National Book Award en 2012. Destination Soleil, publié initialement en 2025, a été finaliste du prix Philip K. Dick 2026. Le roman a reçu de nombreux éloges de la part de la communauté littéraire de SF, notamment par Jo Walton, le magazine Locus et même le fameux Washington Post.

Destination Soleil (Sunward en VO) est ce qu’on pourrait appeler de la cosy-SF, un peu à la manière de ce qu’écrit Becky Chambers. On embarque à bord de l’Aiguille, un vaisseau-courrier aux côtés de Tova Lir, chargée d’acheminer des messages privés un peu partout dans le système solaire. Encouragée par ses amis, Tova commence à encadrer de jeunes robots, des intelligences artificielles adolescentes en cours de développement, et leur apprend à interagir avec la société, devenant en quelque sorte leur mère d’accueil. Sa dernière protégée, Agatha Panza de la Paillette, s’est donné ce nom lors de leur premier trajet de la Lune à la station Phoebé. Mais sur le chemin du retour, elles croisent un vaisseau abandonné et un assassin en embuscade, déclenchant une course-poursuite palpitante à travers le système solaire. Lorsque Agatha réalise un acte totalement héroïque pour sauver le vaisseau des assassins, elle se retrouve plongée dans une sorte de coma robotique duquel Tova va tout tenter pour l’en sortir, elle qui la considère comme un de ses enfants qui aurait besoin d’un médecin.

Publié à l’origine sous forme de nouvelle, Destination Soleil est un court roman d’à peine 200 pages qui délaisse les récits spectaculaire du space-opera pour une intrigue plus resserrée et plus intime. Alors que l’auteur s’est illustré dans de nombreux récits adressés à un jeune public, il propose avec Destination Soleil un récit plus mature teinté d’une touche humour qui rend les personnages très attachants. Si tout se déroule très vite du fait de la concision du texte, l’auteur n’oublie pas pour autant de donner de la profondeur à son intrigue. Destination Soleil imbriques les récits en insérant des références à Shakespeare dans le vide spatial, il inclus des passages de poésie martienne, des chants folkloriques lunaires, des transcriptions des premières missions de la NASA et même un jeu en ligne multijoueur se déroulant dans une version nostalgique de la Terre.

Le thème central du récit est celui de l’humain contre l’intelligence artificielle. On découvre dans le récit que l’écriture par les robots est illégale, car elle ne serait qu’une bouillie informe de mots régurgités et dépourvus de compréhension. Cette idée ramène à quelque chose que nous vivons actuellement, à savoir l’utilisation de l’IA pour produire de la prose ou des visuels, que les antis appellent « IA slop ». Mais dans le récit, les robots prennent le contre-pied de ce positionnement anti-IA en arguant qu’ils sont tout autant capables que les humains de faire preuve de créativité. Dans Destination Soleil, les petits robots sont dotés d’une personnalité qui leur est propre et nous ferait oublier un instant qu’ils ne sont pas de petits enfants qui gambadent joyeusement à bord d’un vaisseau spatial, mais bel et bien des êtres faits de métal et de câbles.

Cependant, certains humains sont farouchement opposés à cette liberté, à l’image de la mère de Tova qui va même jusqu’à imposer un décret ordonnant la suppression des intelligences artificielles à la suite d’une catastrophe survenue sur la Lune. Tova Lir y voit bien sûr une atrocité, elle qui considère ces petits individus métalliques comme ses propres enfants. L’auteur parvient ainsi à aborder une question essentielle, celle de la nature humaine et de ce qu’elle est vraiment. Qu’est-ce qui fait d’un être une personne ? Est-ce la conscience ? Est-ce le fait d’être en vie ? Est-ce le fait de boire du café ?

William Alexander aborde ces questionnements avec beaucoup de douceur et de tact, grâce à une plume portée par l’amour de ses personnages. Le ton humoristique et la rapidité des événements qui se déroulent pourraient être déroutant pour certains lecteurs qui s’attendent à un space-opera classique, mais on se rend rapidement compte que le récit que l’on a sous les yeux est bien plus que cela. C’est une histoire familiale touchante, l’histoire d’une mère qui fait tout ce qui est en son possible pour protéger ses enfants, mêmes si ceux-ci sont faits de métal.

4.5/5

Publié le 7 avril 2026