« Je me suis inspiré de Huckleberry Finn » - Libération

Interview
1 décembre 2021

A l’occasion de la sortie en France du premier tome de sa trilogie Rempart, l’écrivain et scénariste de bande dessinée M. R. Carey était présent aux Utopiales de Nantes. Le Livre de Koli se situe deux cents ans dans notre futur, dans un monde post-apocalyptique. Le narrateur, Koli, quinze ans, vit à Mythen Rood, au nord d’un pays qui s’appelle l’Engleterre, dans une communauté protégée de hauts murs d’une faune et d’une végétation dangereuses car génétiquement modifiée. Comme tout adolescent, Koli va passer l’épreuve avec le souhait de devenir «Rempart», la famille qui protège le village grâce à des «techs». Il sera bientôt banni.

Quelle a été la première idée du Livre de Koli ?

Une voix m’est venue en premier, une voix et le personnage. Et ensuite j’ai construit le monde autour de Koli. J’ai d’abord écrit une nouvelle de fantasy, dans un monde magique, All That’s Red Earth. Comme pour Celle qui a tous les dons (L’Atalante, 2016), j’ai continué à expérimenter diverses choses autour de ce même personnage et j’ai débouché sur cette histoire de passage à l’âge adulte qui se déroule environ deux cents ou trois cents ans après notre civilisation. Et son voyage géographique du Nord de l’Angleterre à Londres est aussi un voyage dans le passé, aux origines de son monde.

Comment avez-vous travaillé cette voix ?

J’ai essayé de faire deux choses : suggérer des dérives linguistiques survenues au fil du temps depuis notre époque, et raconter une histoire du point de vue de quelqu’un qui a appris à lire et à écrire assez tard dans sa vie. Je me suis inspiré de Huckleberry Finn de Mark Twain, une voix rugueuse, à peine alphabétisée, mais transposée dans un univers post-apocalyptique.

Pourquoi post-apocalyptique ?

Dans la nouvelle originelle, il y avait des sorts et des artefacts magiques. Le personnage principal, apparemment un jeune garçon est identifié comme ayant des pouvoirs. Mais quand il essaie de pratiquer la magie, c’est un désastre, parce que celle-ci est genrée. Et Koli est transgenre, jeune femme au corps masculin. Cette intrigue ne me paraissait pas fonctionner aussi bien dans un roman. J’ai préféré la situer dans un monde bien après le nôtre qui pouvait regarder en arrière et refléter certaines choses de notre propre monde. Les vestiges de ce vieux monde peuvent être un danger pour Koli. Il y a quelque chose de cette époque qu’il doit affronter.

Pourquoi un univers médiéval et féodal ?

Il était intéressant d’imaginer un ordre social qui ait la simplicité et, dans certains cas, l’immobilité, la rigidité du système féodal où votre statut dans la société ne change pas. Il n’y a qu’une chose qui peut vous changer, c’est l’initiation. Si à cette initiation, la technologie vous reconnaît, vous êtes soudainement transplanté dans la classe dirigeante et le monde s’ouvre à vous. Mais, à bien des égards, notre monde semble aller dans cette direction. La mobilité sociale, en Grande-Bretagne et en Amérique, est largement au point mort. Ainsi, si vous êtes né pauvre, il y a de fortes chances que vous le restiez et que vos enfants le soient. Quand je suis né dans les années 60, des enfants issus de familles ouvrières pouvaient pour la première fois aller à l’université gratuitement et échapper à leurs racines. Maintenant, il faut souscrire un prêt universitaire, il faut des décennies pour le rembourser, sans garantie d’emploi à la fin de celui-ci. La société devient plus rigide et plus stratifiée. En même temps, vous avez l’émergence des super-riches, de cette nouvelle aristocratie qui mène une vie complètement séparée de celle des gens ordinaires.

Pourquoi avoir imaginé une végétation mortelle pour les humains ?

C’est un équilibre de forces entre l’humanité et le reste de l’écosystème. Dans cette histoire, nous avons en quelque sorte tout gâché. Nous n’avons pas seulement endommagé des écosystèmes, mais nos tentatives de réparation ont également été désastreuses, et toute la biosphère semble être devenue toxique et une menace pour l’humanité. Le parcours de Koli lui permettra d‘y remédier : il entreprend un projet de construction collective d’un nouveau Londres, pour rétablir une société humaine.

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