Entretien avec Dolki Min

Interview
7 juillet 2026

L’Atalante : L’un des points forts de votre roman est son mélange d’humour et de profondeur, de merveilleux et d’horreur. Comment avez-vous trouvé la voix si particulière de votre narrateur ?

Dolki Min : Si l’on doit continuer à vivre alors que notre existence même est niée, comme Mumu, on ne peut pas se laisser écraser par la discrimination et l’oppression : il est nécessaire de riposter par le sarcasme, la moquerie voire l’autodérision. Sans contrebalancer les expériences négatives que l’on subit, on peine à rester sain d’esprit. Le recours à l’humour de Mumu, alors même qu’il souffre sous le joug des systèmes humains, est un mécanisme de défense profondément naturel. En même temps, ses désirs contradictoires — maudire notre société tout en souhaitant y appartenir ; dévorer les humains tout en aspirant à partager avec eux une amitié et un amour sincères — constituent ce qui me semble être le charme ironique de ce roman.

La franchise teintée d’ironie avec laquelle Mumu aborde ses difficultés, ses besoins, sa solitude et sa faim peut permettre au lecteur de s’identifier au personnage ; cet effet était-il un élément important lors de l’écriture ?

Cela fait déjà presque dix ans que j’ai écrit Prendre forme, qui reflète la personne que j’étais à l’époque : quelqu’un de perdu, à qui la solitude et la honte pesaient lourdement sans qu’il sache y faire face. Mumu et moi ne sommes pas tout à fait identiques, mais il est vrai que je m’en suis servi comme porte parole pour exprimer librement des souffrances que je ne pouvais pas aborder facilement avec mes amis ni ma famille. C’est peut-être pour cette raison que de nombreux lecteurs s’identifient facilement aux émotions de Mumu — même si, après tout, c’est un tueur en série cannibale.

Sans trop dévoiler l’intrigue, votre roman explore la souffrance de vivre sans pouvoir être soi-même dans la société, obligé soit de porter un masque, soit de rester au placard. Diriez-vous que cela fait de votre roman une œuvre queer ?

Il n’y a probablement personne sur Terre qui vive sans secrets, ou exactement selon ses désirs. Plus on porte en soi de formes de marginalité, plus il est difficile de dévoiler son moi véritable. En ce sens, je dirais que Prendre forme est queer, car il explore la tension entre des normes rigides, fondées sur la binarité de genre et le validisme, et Mumu. Par « tension », j’entends que notre rapport aux normes est complexe. Parfois, on souffre à cause d’elles ; d’autres fois, on s’y soumet pour s’assurer une vie stable et sûre ; et, parfois, on utilise même ces normes pour tromper les autres. Il est impossible de se définir sans elles, et elles font d’office partie de nous. Révéler cette complexité était l’un des objectifs de mon roman.

Votre pratique des arts graphiques vous a permis d’enrichir Prendre forme d’une série d’illustrations intérieures reproduites également dans ce dépliant. À l’instar de vos mots, elles explorent l’organisme, la métamorphose et les corps. Comment articulez-vous ces deux pratiques spécifiques (et étroitement liées) ?

Dans Prendre forme, le but des illustrations est de donner une forme physique et matérielle aux émotions de Mumu. En même temps, je ne souhaitais pas que les images correspondent point par point au texte ; j’espérais plutôt qu’elles enrichissent l’expérience de lecture.

Votre livre a déjà été traduit en anglais, en italien, en turc et en polonais. Que ressentez-vous en voyant votre histoire trouver un écho dans autant de cultures différentes ?

C’est peut-être une métaphore très banale, mais si mon roman était mon enfant, j’aurais l’impression que cet enfant, à mesure qu’il grandit, s’éloigne peu à peu vers des horizons que je ne peux ni pleinement comprendre ni contrôler. En réalité, je n’ai aucun moyen de savoir exactement quelles nuances prennent mes phrases coréennes lorsqu’elles sont traduites dans d’autres langues, ni de suivre de près la façon dont les lecteurs de différents pays y réagissent. Tout ce que je peux faire, c’est espérer que, dans leur propre contexte, ils trouvent le roman intéressant et agréable à lire. En même temps, je ressens parfois une certaine jalousie, comme si mon livre voyageait en des lieux où je ne suis moi-même jamais allé.

Avez-vous un petit mot pour votre lectorat français ?

Cela peut sembler évident, mais en écrivant Prendre forme je m’attendais à ce qu’il soit choquant pour certains lecteurs, banal voire insignifiant pour d’autres. C’est pourquoi j’ai parfois eu des difficultés à doser son intensité et sa profondeur. À tout le moins, dans les pays où le niveau de respect des droits humains des femmes, des personnes queer et des personnes en situation de handicap est nettement plus avancé, j’imagine que ce roman ne sera probablement pas perçu comme radical. Bien sûr, il n’existe pas de société parfaite sur cette planète : la discrimination et l’oppression sont omniprésentes. Au sein d’un même pays, les états d’esprit peuvent varier considérablement d’une région à l’autre. Quel genre de pays est la France ? Et quel rapport les lecteurs de mon livre entretiennent-ils avec les normes sociales ?
Que vous perceviez mon roman comme choquant ou anodin, j’accueille volontiers ces deux réactions.