Déroute fantastique
Ouvrir Infabula, c’est littéralement plonger dans une histoire
déroutante, à la croisée des voix et des voies. Emmanuel Werner s’amuse
à provoquer l’errance chez son lecteur, au fur et à mesure que celle de
son héros s’installe. Son arme principale : la maîtrise de la
narration, avec laquelle il joue avec habileté. En cela, Infabula est
une œuvre héritière du Nouveau Roman et entre autres d’Alain
Robbe-Grillet, notamment avec l’utilisation du procédé de la narration
à la deuxième personne du singulier. Mais Emmanuel Werner refuse de
s’enfermer dans un système : à chaque chapitre éclot un nouveau système
narratif, une nouvelle voix. Alors : qui parle ? Pourquoi à ce moment
là de l’intrigue ? Le roman pourrait alors ressembler à un pur exercice
de style. Il n’en est rien, et le style d’Emmanuel Werner est à la
hauteur du projet, souvent subtil et poétique, sans ostentation.
A cette errance de la parole s’ajoute l’éclatement de l’espace et du
temps. On voyage beaucoup dans ce roman, de la place Daumesnil au
cimetière des célébrités de Hollywood, en passant par New York, du
présent vers le passé mais aussi dans des hors temps. Le basculement
dans le fantastique se fait donc lentement, par petites touches, mais
se fait bel et bien en profondeur. Seul bémol : à force de faire sauter
les frontières et les codes de la narration, le récit s’essouffle un
peu dans les derniers chapitres, et la finesse qui avait caractérisé la
première partie du roman dans le dosage du fantastique s’en ressent.
A la croisée des arts
Le talent de cet auteur repose en grande partie sur son art de
décloisonner les genres : Infabula est irradié de références
cinématographiques. Si on est très proche dans les thématiques abordées
et dans le traitement de la trajectoire du héros du cinéma de David
Lynch, d’autres références parsèment l’œuvre, notamment le cinéma
allemand. On ne peut que saluer l’excellente idée d’avoir ajouté au
roman une page dédiée aux « inspirations » assumées, qui comptent
divers écrits et DVD, permettant ainsi au lecteur d’aller les consulter
de plus près. Emmanuel Werner sait susciter notre curiosité, titiller
notre appétit de culture, et a l’humilité de rendre hommage à ses
maîtres. C’est assez rare pour être souligné.
Notons aussi que cette démarche d’ouverture culturelle résonne avec son
projet littéraire : en plaçant par exemple chacun de ses chapitres - ou
plutôt livres, tel qu’il a choisi de les nommer - sous le patronage
d’Apulée*, l’auteur ne fait pas que mettre en avant une filiation. Il
actualise une parole antique, dynamitant toute frontière temporelle.
L’univers et l’écriture d’Emmanuel Werner sont à découvrir absolument.
Virginie Barsagol, Actu SF
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