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Vial - Santé, le trésor menacé - Alternative Santé
Posté le 18 juillet 2017
Professionnel de la santé depuis quarante ans, sur le terrain des missions humanitaires, dans les couloirs de la Maison de la radio ou de la Haute autorité de la santé, Antoine Vial décortique dans son dernier ouvrage, les dysfonctionnements d’un système de santé à bout de souffle. Au-delà des constats, il nous éclaire sur les solutions.
 
Alternative Santé : À la fin de votre livre, vous laissez entendre que le ministère de la Santé ne remplit plus ses missions régaliennes…
Antoine Vial :  Déjà, il faut se mettre d’accord sur ce qu’impliquent les missions régaliennes. Et pour cela il suffit de lire la Constitution. Rappelons simplement ce que le général de Gaulle a souhaité pour la France au sortir de la guerre, à savoir un accès égalitaire à la santé et aux soins. Voici un exemple des missions régaliennes liées à la santé et à son ministère. Or, je constate depuis quarante ans l’influence de plus en plus grande du ministère des Finances sur les missions régaliennes du ministère de la Santé. Un exemple parlant en est la dernière hausse du prix du tabac, qui n’a touché que les paquets de tabac à rouler. Tous les experts s’accordent à affirmer que pour avoir un réel impact sur la consommation de tabac, il faut que cette hausse soit réellement significative. En Europe, on a fixé ce bond à 10 €. Ce tarif atteint, on sait que la consommation de tabac chutera. Or, on est resté au-dessous de cet objectif et on peut se demander pourquoi la hausse, minime, n’a touché que le tabac à rouler. On sait que c’est le ministère des Finances qui l’a voulu ainsi, craignant que l’impact sur le pouvoir d’achat des Français ne soit trop important. Et en général, c’est le ministère des Finances qui a le dernier mot dans les arbitrages.
A. S. Comment s’explique cet affaiblissement du ministère ?
A. V. Depuis de nombreuses décennies, je vois défiler les ministres et même ceux qui prennent en charge le portefeuille avec un réel projet et une réelle ambition se font laminer par le poids des affaires courantes. Moyennant quoi, on a vraiment l’impression que les ministres de la Santé se contentent de mettre des rustines en attendant de passer le témoin au successeur. Il est temps de revenir aux fondamentaux d’une Politique avec un p majuscule. Entre la mise en oeuvre de notre système en 1948 et maintenant, tout à changé, que ce soit le monde dans lequel nous vivons que les attentes, les besoins et le mode de vie des citoyens ou encore
les professionnels de santé et la médecine en elle-même, devenue plus coûteuse. Tous ces éléments doivent être pris en compte pour repenser notre système et dégager de nouveaux axes.
A. S. Vous dites que notre système de santé est gangréné. Par quoi ?
A. V. On a concentré tous les moyens sur l’hôpital. Je ne dis pas que c’est forcément une erreur. Mais aujourd’hui, compte tenu des attentes et des besoins de la population et des professionnels de santé, le système me semble à l’envers. C’est l’organisation qui est en cause. On est devant une population disparate, répartie par conditions de vie différentes soit dans des zones rurales désertifiées soit dans des zones urbaines à très forte
densité de population. Au milieu de tout cela émergent des zones périurbaines. On voit bien que les Pour une médecine participative où les malades sont acteurs urgences sont totalement engorgées dès la première grippe venue, signe qu’il manque un échelon de soin. En Allemagne, mais aussi dans bien d’autres pays européens, on ne peut pas se rendre aux services d’urgences sans une prescription médicale. Je ne parle pas des cas nécessitant justement des soins l’urgences. Et je trouve qu’il faut redonner au médecin généraliste une place de premier choix.
A. S. Vous écrivez que l’État laisse le champ libre aux industries pharmaceutiques pour faire la promotion de leurs médicaments. Pouvez-vous préciser ce point ?
A. V. Je constate aujourd’hui que nombre de médecins ont une « formation» professionnelle continue assurée par les groupes pharmaceutiques, tout simplement parce que depuis des décennies, l’État a été démissionnaire sur cette question. Et la nature ayant horreur du vide et l’industrie pharmaceutique n’étant pas sotte, elle a compris qu’elle avait là un moyen d’influencer le prescripteur. Heureusement, il reste un grand nombre de médecins qui veulent échapper à ce genre de formations et rester indépendants dans leurs prescriptions, mais cela demande beaucoup plus
d’efforts. Le comble, c’est que
l’État ne reconnaît pas et ne soutient
pas les médecins qui font l’effort
de suivre une formation indépendante
tandis que d’autres se
font payer des vacances dans des
palaces pour assister à des congrès
médicaux. En France, médecins et
pharmaciens prescrivent et
En savoir plus
Pour en savoir
plus, lisez Santé,
le trésor menacé,
éd. de l’Atalante
(lire notre critique
dans AS n° 44).
Sur la médecine
participative, vous
trouverez toutes les
informations sur
www.forumllsa.org
Alternative Santé • juillet-août 2017 • n° 48 17
Biographie
Né en 1953 plus
précisément,
Antoine Vial est
bien connu des
auditeurs de France
Culture puisqu’il y
a produit et animé
pendant plus de
vingt ans des émissions
dédiées à la
santé. Avant, ce
professionnel de
la santé publique
a mené de nombreuses
missions
pour Médecins sans
frontières dans les
années 1970 ou
pour la Haute autorité
de santé (HAS)
dans le département
Qualité et diffusion
de la santé
médicale. Cela fait
donc quarante ans
qu’il travaille dans
le domaine de la
santé publique.
Mais c’est après
l’accident et la mort
de son fils qu’Antoine
Vial a pris la
mesure concrète
des dysfonctionnements
de la santé
en France et qu’il a
co-fondé les living
labs santé autonomie,
pour promouvoir
la médecine
participative.
vendent des médicaments sous
leur dénomination commerciale.
On peut s’en étonner. Qu’est-ce qui
justifie que les étudiants en médecine
et pharmacie ne connaissent
les médicaments que sous leur
dénomination commerciale et non
leur molécule, si ce n’est pour permettre
de satisfaire aux intérêts de
la pharmacie ? N’est-ce pas la
preuve que, dès la formation initiale
des professionnels de santé,
l’industrie exerce une influence sur
la prescription ?
A. S. C’est une des raisons qui
vous poussent à parler de « mésusage
du médicament » ?
A. V. Là encore, la défaillance de
l’État s’illustre. Vous pensez vraiment
qu’un industriel va vous dire
que son produit est pas mal, mais
qu’il a tout de même tel ou tel
défaut ? C’est pour cela que nous
avons besoin d’une autorité de
régulation et de contrôle qui se
donne tous les moyens pour être
infaillible. Or, malheureusement,
nous en sommes très loin. Pire, à
chaque maillon de la chaîne du
soin et du médicament, on constate
une absence de contrôle de l’État ;
derrière les institutions de santé se
cachent soit un membre de l’industrie,
soit des affidés. C’est ainsi
qu’éclatent les scandales de la
Dépakine, du Mediator ou des
pilules de 3e et 4e générations. Et
j’ai bien peur qu’il y en ait encore
d’autres tant que le système restera
le même.
A. S. Que proposez-vous pour
remédier à ces problèmes ?
A. V. Je plaide pour une médecine
participative, où les malades sont
des acteurs. Certes, il existe déjà
une loi, la loi Leduc de 2002 sur le
partage de la décision médicale.
Mais tout le monde conviendra
que, dans les faits, c’est une parodie
de partage de décision. On vous
explique deux trois trucs, on vous
tend un stylo pour signer au bas de
la page, puis on prend la décision
de vous opérer de ceci ou cela. Il y
a des contre-exemples, notamment
avec des chirurgiens orthopédiques
qui ont véritablement tenté cette
aventure du partage de la décision.
L’information est patiemment et
précisément donnée et surtout, le
plus important, c’est que la décision
ne soit pas que médicale. La
dimension humaine et la qualité de
vie entrent en jeu.
A. S. Vous déplorez l’influence des
juristes sur la décision politique.
A. V. On parle souvent du poids
des lobbies, mais jamais de celui
des juristes. Or, aujourd’hui, on a
vraiment l’impression qu’en dernier
recours, les décisions d’un
ministre ne sont pas celles qu’il
avait prises initialement en fonction
de ses convictions, mais celles
qui lui sont conseillées par des
juristes pour se protéger à l’avenir.
Le scandale du sang contaminé est
passé par là, et la marge de
manoeuvre des ministres est très
étroite. Entre la voix des experts,
notamment sur un médicament et
son autorisation de mise sur le marché,
et celle des juristes, un ministre
aura tendance à privilégier celle
des juristes. Pourquoi ? Parce qu’un
jour, le cas échéant, il pourra lui
être reproché de ne pas avoir pris
la décision d’offrir aux citoyens l’accès
à des soins, avec un risque de
sanction pénale. C’est pourquoi je
plaide pour une médecine participative,
afin de soulager de ce poids
les décisionnaires en invitant à la
prise de décision, non seulement
les juristes, les élus, les institutions
sanitaires, mais aussi les citoyens.
A. S. Comment fonctionnerait ce
nouveau système ?
A. V. L’idée de la santé participative
est d’associer dès le début les
usagers à la conception des systèmes
de soin, pour les adapter
aux attentes. J’ai co-développé les
principes des living labs pour la
santé, précisément pour permettre
de réunir tous les acteurs : ingénieurs,
financeurs, experts, élus et
usagers. Cette approche ne s’applique
pas à toutes les problématiques,
mais à un certain nombre
dès lors qu’on y met de la méthode.
Il ne s’agit pas de réunir tout le
monde autour d’une table et de
dire « maintenant, on décide ». Il
faut suivre un procédé d’élaboration,
progressif, avec une animation
ad hoc. Par exemple, j’ai organisé
une réunion dans l’Aveyron
avec les professionnels de santé du
territoire sur le thème de la désertification
médicale qui commence
à nous toucher. La méthode
consiste déjà à se concerter avec
les personnes âgées, leurs aidants,
les médecins, les élus, les financeurs
pour identifier les moyens et
les solutions les plus adaptées – en
prenant en compte le facteur géographique.
C’est un long travail
qui demande beaucoup de
méthode, mais c’est à mon sens la
médecine de demain. l
Erwann Kersaintgilly


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