Les Brigades fantômes n'est pas la suite directe du Vieil homme et la guerre. John Perry n'y apparaît pas, et si des personnages comme Jane Sagan et Harry Wilson permettent de faire le lien (un peu artificiel certes : Scalzi s'est arrangé pour que l'on soit en terrain connu), l'intrigue et le traitement sont totalement différents. Premier élément marquant des Brigades fantômes : Scalzi abandonne la première personne et embrasse une vision plus générale de son univers. Il alterne les points de vues, non seulement entre personnages humains, mais aussi entre races. Cela lui permet d'installer une intrigue plus ouverte et plus complexe, aux enjeux captivants et au développement passionnant. On en apprend beaucoup sur l'Union Coloniale, les FDC et les brigades fantômes, et sur le conflit qui oppose les différentes races de la galaxie. L'auteur alterne habilement explications et progression de l'intrigue. à travers des dialogues maîtrisés la plupart du temps et un style toujours aussi décontracté. Et aboutit à une fin efficace, avec son lot de surprises et une ouverture de bon augure pour un troisième tome.
Si Scalzi privilégie une vision globale de l'histoire, il garde le souci du détail et creuse en particulier la veine technologique assez novatrice du Vieil homme et la guerre. Il va plus loin dans le processus de fabrication des soldats des Forces Spéciales, en développant notamment la naissance de la conscience dans un corps adulte sur la base de schémas cognitifs préexistants, et la façon dont cette conscience formatée va évoluer pour aboutir à une nouvelle identité indépendante. Encore une fois Scalzi donne peu de détails scientifiques pointus, mais la description de ces processus est tellement claire et inventive qu'on ne met jamais en doute leur crédibilité. L'éveil à la conscience de Dirac par exemple est parfaitement réussi. Scalzi ne s'arrête pas là et invente une nouvelle façon de concevoir les rapports humains chez les FS grâce à l'intégration Amicerveau, véritable particularité des soldats des FS par rapport à ceux des FDC. Le lecteur assiste à la constitution d'un système de références inédit, en particulier du point de vue émotionnel. Tout simplement brillant. Les FS sont ainsi décrits comme des « enfants émotionnellement atrophiés » : « Nous devons apprendre à nous contrôler comme les adultes, comme tous les humains. Or nous disposons de beaucoup moins de temps pour acquérir cette maîtrise ».
Identité et humanité
C'est l'occasion pour Scalzi de s'interroger sur la notion d'identité. Qu'est-ce qui fait qu'un individu est différent d'un autre ? Comment la conscience de soi se fraye-t-elle un chemin parmi un terreau de conscience collective et partagée ? Scalzi apporte plusieurs réponses en fonction de celui qui se pose la question. Un commandant des FS n'aura pas le même point de vue qu'un humain ou un alien étranger aux FS. La force de l'auteur est de ne pas choisir de camp : comme dans Le Vieil homme et la guerre, il nous laisse nous faire notre propre idée. Pour certains, l'identité d'un personnage se forge avant tout par ses choix, et ces choix subjectifs conditionnent l'avenir des hommes bien plus que les plans et les idéaux collectifs. Pour les FS, l'identité individuelle n'a pas de poids devant l'identité collective, qui se définit par son but : « Et ce qui nous rend en réalité différents, c'est que nous seuls parmi les humains avons un but dans la vie dès notre naissance. Et ce but est simple : assurer la survie de l'humanité dans cet univers ». Ces conceptions a priori opposées ne sont pas forcément incompatibles, et Jared Dirac en sera la preuve.
Scalzi étend le thème de l'identité à celui de l'humanité. sous deux aspects. Le premier était incontournable : les soldats des FS sont des produits artificiels, génétiquement modifiés. A partir de là, sont-ils encore humains ? Le rapprochement avec Frankenstein est évident, et d'ailleurs l'auteur admet explicitement cette filiation en multipliant les références aux créatures artificielles de fiction. L'un des enjeux des Brigades fantômes, au-delà de la résolution de l'intrigue, sera pour Scalzi de creuser cette notion d'humanité, sans toutefois apporter de réponse tranchée car, encore une fois, il refuse tout raisonnement binaire en favorisant la nuance. Le second aspect coule également de source : dans un univers où différentes races se côtoient et se font la guerre, quelles sont les spécificités humaines ? C'est l'occasion pour l'auteur de nous présenter des êtres aux objectifs éloignés des nôtres pour mieux souligner nos motivations - ou les critiquer. Ainsi, quand il parle « d'agression préventive » pratiquée par l'Union Coloniale, on sait de qui il parle vraiment. De plus, Scalzi n'hésite pas à décrire des scènes moralement limite, comme la torture de Cainen par Sagan ou le sacrifice d'un enfant alien en guise de négociation diplomatique, parfaites illustrations de l'expression « la fin justifie les moyens »... Finalement, comme dans Le Vieil homme et la guerre, la fibre humaniste indéniable de Scalzi se manifeste plus au niveau des individus que de la société.
Transformation
Après la réussite du Vieil homme et la guerre, Scalzi transforme l'essai avec Les Brigades fantômes : intrigue captivante, personnages attachants, thèmes bien creusés, technologie inventive, souci du détail, références au genre... tout y est. Et l'univers qu'il nous fait découvrir avec ce second tome n'a pas encore dévoilé toutes ses facettes. Espérons que les prochains exploitent ce potentiel avec le même succès.
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