Interview de Serge Lehman
de Serge Lehman
À l’occasion de la sortie du deuxième tome de La Saison de la
Coulœuvre, Serge Lehman a répondu à nos questions sur cette BD qu’il
scénarise pour l’Atalante, avec Jean-Marie Michaud au dessin.
Actusf : Comment est née l’idée de La Saison de la Coulœuvre, et comment s’est passée la rencontre avec Jean-Marie Michaud ?
Serge Lehman : On s’est rencontrés aux Utopiales 2005. L’idée d’une
collaboration était déjà en route : en travaillant avec Pierre Michaut
et Mireille Rivalland sur Le Livre des Ombres, j’avais appris qu’ils
voulaient faire quelque chose en BD. Comme je sortais de ma période
Bilal-Druillet, j’ai examiné les books d’illustrateurs déposés chez eux
et c’est parti avec Sarah (Debove) et Jean-Marie. Aux Utopiales de
l’année suivante, la même chose s’est produite autour du projet Brigade
chimérique avec Fabrice Colin et Gess. L’idée de la Coulœuvre est née
du fait que le book de Jean-Marie m’a surtout frappé par la qualité de
son noir et blanc. J’ai cherché une façon originale d’articuler les
deux esthétiques et, classiquement, le problème est devenu la solution.
Actusf : Comment travailles-tu avec Jean-Marie Michaud ? Le partage
entre le scénario et le dessin est-il bien arrêté, ou y a-t-il des
échanges entre vous, quitte à empiéter sur le domaine de l’autre ?
Serge Lehman : Au début surtout, l’interaction était forte car je suis
parti sans scénario, en état d’improvisation à peu près totale. J’ai
découpé les trois premières planches sans avoir la moindre idée de la
suite de l’histoire. Après l’accord de l’Atalante, on a poursuivi de la
même manière jusqu’à la fin du chapitre 2. J’écrivais une poignée de
planches, Jean-Marie les mettait en image et je reprenais l’écriture à
partir de ce qu’il avait fait. C’est pour ça que tant de personnages
entrent en scène dans les deux premiers tiers du tome 1. Comme je ne
savais pas où on allait, j’introduisais quelque chose de nouveau dès
que la tension retombait ou qu’on avait gagné un point de définition
dans la vie quotidienne du Nexus, les relations entre les personnages…
Au début du chapitre 3, j’ai vu d’un coup tout ce qui allait se passer
après et le rapport texte-dessin est devenu plus conventionnel. Mais je
continue à réagir aux créations de Jean-Marie en les intégrant dans
l’histoire dès qu’elles me semblent avoir du potentiel. Je réagis à ses
planches comme un lecteur, en fait : quand je vois un petit détail ou
un figurant qui m’intéressent, je leur fais jouer un rôle.
Actusf : Il y a notamment dans le découpage et la mise en scène des
idées très originales, comme cette scène de l’infirmerie où le décor
reste fixe pendant plusieurs pages, le dynamisme étant imprimé par les
personnages qui entrent et qui sortent. Comment ces idées visuelles
naissent-elles ?
Serge Lehman : Je suis un dessinateur rentré : mes scripts décrivent ce
que je ferais si, graphiquement, j’en étais capable. Et pour les
trouvailles de narration, je veille à ce qu’il se passe toujours
quelque chose d’intéressant à l’image, en particulier pendant les
scènes d’explications et d’analyses qui, sinon, pourraient vite devenir
chiantes.
Actusf : Il y a dans l’album plein de petits détails ou de clins d’œil
qui suscitent le sourire chez le lecteur : la référence à Escher, les
affiches sur la récursivité temporelle dans l’infirmerie, les gardes
amassés autour de Derec et Jarmil… C’est important de ne pas se prendre
trop au sérieux ?
Serge Lehman : Oui. La Coulœuvre ne se situe pas dans un monde
naturaliste à la Léo ou Bajram mais plutôt dans un univers
métafictionnel – un univers qui sait, d’une certaine manière, qu’il est
« de la science-fiction ». Et qui l’assume.
Actusf : Ce deuxième tome est plutôt « bavard », avec une grande phase
explicative. Est-ce dû à une nécessité d’expliquer rapidement les
choses au lecteur pour que la série compte peu de tomes ?
Serge Lehman : Ça tient plutôt au fait que, comme je te le disais tout
à l’heure, je suis parti sans scénario. C’était un pari, que Jean-Marie
a pris avec moi. Si on se fie à l’intuition pure, qu’on met en
présence, sans calcul, tous ces personnages bizarres, que se passe-t-il
? L’histoire répond au fur et à mesure, ce qui permet aussi d’explorer
l’univers lui-même, de lui donner de l’épaisseur et même une profondeur
historique. La Saison de la Coulœuvre, c’est presque un compte-rendu
d’expédition : celle d’un scénariste et d’un dessinateur qui découvrent
un monde sur lequel ils n’ont aucune idée préconçue.
Actusf : Ton approche est-elle la même pour un scénario de BD que pour un roman ou une nouvelle ?
Serge Lehman : Pas de réponse fixe à cette question. La décision
d’improviser est venue du fait qu’en 2005-6, je recommençais tout juste
à réécrire et que j’avais besoin de vérifier un certain nombre
d’hypothèses personnelles concernant cette activité. Je me sentais
entravé par les automatismes acquis pendant les années 90. Je voulais
les mettre à l’épreuve, voir s’ils avaient de la valeur en eux-mêmes ou
s’il s’agissait juste de mauvaises habitudes. La Coulœuvre, Lestrange
et même le début de La Brigade Chimérique ont été abordés comme ça,
mais aussi la novella Superscience, écrite à la même période. Cette
stratégie m’a permis d’apprendre beaucoup de choses mais elle a des
contreparties, comme la lenteur de l’intrigue et la densité des
dialogues. Je pense que j’en ai fini avec elle et mes prochaines
productions seront plus préméditées.
Actusf : Le scénario de La Saison de la Coulœuvre est très novateur.
Pourtant, il s’appuie sur des références SF assez classiques : une
civilisation galactique, des paradoxes temporels, du space opera à
l’ancienne… Quel rapport entretiens-tu avec cette SF fondatrice ?
Serge Lehman : Je suis encore amoureux d’elle. C’est pourquoi je
préfère ne rien relire de cette époque, sauf très rares exceptions. Je
tiens à mes souvenirs plus qu’aux textes eux-mêmes. Mais d’un point de
vue plus général, je suis persuadé que la SF classique a l’envergure
d’une mythologie et j’essaie de lui rendre justice comme telle.
Actusf : On sent un certain recul vis-à-vis de cette SF d’antan,
notamment dans la narration de l’histoire des Mohais, qui voit de
flamboyants héros remodeler toute une civilisation contre son gré.
Doit-on y lire une certaine ironie ?
Serge Lehman : Tu fais allusion au chapitre 6, Conquête 55. En fait, je
n’avais pas prévu d’aller si loin dans l’évocation historique. Ce qui
m’intéressait surtout, c’était l’introduction d’un autre système
narratif dans le dispositif conventionnel planche-cases-dessins-bulles.
Je me suis demandé comment créer, pour matérialiser l’Archive Zéro, une
forme qui soit en elle-même historique et c’est comme ça qu’est née
l’idée de revenir à l’ancêtre de la BD, le « récit sous-images » dont
l’archétype est pour moi Futuropolis de René Pellos. La force de ce
principe est telle que j’en ai un peu rajouté, pour le plaisir du
conteur. L’ironie est réelle mais elle est totalement dépourvue de
cynisme. C’est un hommage avec le sourire.
Actusf : Ce deuxième tome voit deux « forces » s’affronter : le Picte,
représentant l’ordre et la stabilité, et la Coulœuvre, représentant
l’émotion, l’expression des sentiments, bons ou mauvais. On retrouve
cette idée dans certaines de tes nouvelles, comme Superscience par
exemple. C’est un thème qui te tient à cœur ? Pourquoi ?
Serge Lehman : C’est effectivement le thème de l’histoire mais il est
précisément sorti de l’improvisation originelle. Il en est le résultat.
Et tu as raison, on le retrouve dans Superscience. Je sais aujourd’hui
ce qu’il signifie mais c’est une signification ultra-personnelle. La
dévoiler au lecteur serait indécent.
Actusf : Parlons de ce fameux Picte. C’est une entité assez
mystérieuse, qui traverse toute ton œuvre sous différentes formes. On
retrouve par exemple son signe dans la nouvelle Le Gouffre aux chimères
ou dans Le Livre des Ombres. Sais-tu toi-même qui il est vraiment ? Et
le saura-t-on à la fin de La Saison de la Coulœuvre ? Y a-t-il chez
toi une volonté d’unifier ton œuvre autour de cette entité ?
Serge Lehman : Je crois que je le comprends à peu près, aujourd’hui. Et
– oui –, on le verra à la fin du tome 3. Je veux dire : on le verra en
action, on verra ce qu’il fait. Après, il me semble que j’en aurai fini
avec lui. La tentation de tout unifier, qui a longtemps été très forte
chez moi, est l’une des entraves à liquider que j’évoquais tout à
l’heure.
Actusf : Il y a un personnage dans La Saison de la Coulœuvre,
l’historien du réseau, qui déclare : « Ça fait trois décennies que je
travaille sur le Picte. Que j’essaie de comprendre en quoi consiste sa
magie ». Ne serait-ce pas Serge Lehman qui parle à travers lui ?
Serge Lehman : Disons, ma part analytique.
Actusf : Pour quand est prévu le troisième tome ? Sera-t-il le dernier ? Où en êtes-vous de sa réalisation ?
Serge Lehman : Ce sera bien le dernier, même s’il n’est pas exclu qu’on
prolonge un jour l’histoire par d’autres moyens, Jean-Marie et moi.
Mais La Coulœuvre sera de toute façon une œuvre autonome. Nous achevons
en ce moment le chapitre 7, donc le premier tiers de ce tome 3. Je ne
sais pas encore quand il sortira. Rentrée 2010 ?
Actusf : Enfin, tu as déjà évoqué ton nouveau projet, La Brigade
chimérique, en collaboration avec Fabrice Colin et Gess, qui doit
sortir cette année. Peux-tu nous en dire un peu plus, et as-tu d’autres
projets en cours ?
Serge Lehman : La Brigade est un roman graphique en six volumes dont
les trois premiers sortiront en août, septembre et octobre. Les trois
autres suivront au fur et à mesure de leur achèvement (nous en sommes
pour l’instant au milieu du tome 4). C’est une saga très ambitieuse,
qui se déroule en 1938-39 et qui explique pourquoi tous les super-héros
qui hantaient alors la fiction européenne – le Nyctalope de Jean de la
Hire en tête – ont littéralement disparu de notre mémoire collective.
Pourquoi il n’y a plus de super-héros en Europe. L’arrière-plan
culturel est énorme, on plonge dans la littérature, la peinture, le
cinéma, la presse de l’époque. On parle de politique, de physique
quatique et de mythologie. Il y a aussi pas mal de personnages réels,
dont Irène et Frédéric Joliot-Curie qui jouent un rôle de premier plan.
Je porte ce projet depuis plus de dix ans et je suis infiniment
reconnaissant à l’Atalante de l’avoir rendu possible, à Gess d’avoir
accepté de le mettre en images (sans lui, rien ne serait arrivé) et à
Fabrice de m’avoir aidé à ne pas me perdre en cours de route. On en
reparlera bientôt.
Clément Bourgoin, Jérôme Lavadou, Stéphane Gourjault, juin 2009, Actu SF