Ce qui frappe d’entrée de jeu, c’est la densité de l’album. Puisqu’ils
ne peuvent évidemment pas remplir les cases de textes, les auteurs
doivent recourir à toutes sortes d’astuces pour raconter une histoire
complexe à différents niveaux de lecture. De nombreuses clés pour
saisir tous les détails de l’intrigue sont à chercher dans les détails
de l’image, dans le non-dit et c’est au lecteur de lire entre les
lignes et de mener sa propre enquête. Ici, le format de la bande
dessinée trouve tout son sens, puisque l’intrigue de La Saison de la
Coulœuvre est clairement de celles qu’il n’aurait pas été possible de
raconter autrement.
Lehman et Michaud nous livrent une fois de plus un album essentiel,
dense, truffé de détails, dans lequel rien n’est laissé au hasard et
qui ne comporte aucune case superflue. Ils peuplent ainsi
l’intersection 55 d’extraterrestres étranges, mais évitent l’effet
"Cantina" en les dotant chacun d’une histoire et de caractéristiques
précises, à l’image du médiateur Jarmil, insectoïde géant qui n’est
qu’un prolongement de sa conscience-reine, ou le dormeur Kahuna,
chenille velue qui s’enroule autour des humains pour, précisément,
passer son temps à dormir.
La vraie vie est une chose qui s-s-suinte
Graphiquement, on retrouve l’intelligence du premier tome dans
l’utilisation de divers procédés graphiques originaux, comme les jeux
sur la couleur, qui ne sont jamais des gadgets, mais toujours des
moyens de raconter l’histoire. Ainsi une séquence longue de quatre
pages présente toujours le même point de vue et le même décor, comme
une scène de théâtre, dont les personnages entrent et sortent, et dans
laquelle il faut suivre plusieurs dialogues à la fois. Un peu plus
loin, c’est un historique sur la création de l’intersection 55 qui
aurait pu sembler long et verbeux mais qui, présenté comme une mise en
abîme mêlant malicieusement le livre religieux et le feuilleton space
opera façon pulp, en devient dynamique et très amusant.
Une nouvelle fois, le seul reproche que l’on pourra faire à Lehman et
Michaud est leur rythme de travail. Comme toute série qui n’est pas dès
le début pensée comme un feuilleton, celle-ci se délaye quelque peu
avec les années, à un rythme proportionnel au temps séparant chaque
tome. La Saison de la Coulœuvre est une œuvre qui gagnera à être relue
– voire à être simplement découverte – une fois que la trilogie
complète sera disponible, tant sa complexité incite aux allers-retours
et aux relectures. Bien que la qualité et l’originalité soient toujours
au rendez-vous, un an et demi après la parution du premier tome,
l’effet de surprise n’est plus là, et sans qu’on soit déçu, on ne
ressent pas au sortir de ce second tome l’émotion qu’avait suscitée le
premier. La frustration de ne pas connaître le fin mot de l’histoire
est, quant à elle, toujours bien présente.
La Saison de la Coulœuvre n’en reste pas moins l’une des séries de
science-fiction les plus novatrices et les plus intéressantes du
moment. C’est peu de dire qu’on attend le troisième et dernier tome,
ainsi que tout ce dont ses deux auteurs voudront bien nous abreuver à
l’avenir, avec une grande impatience.
Clément Bourgoin, Actu SF, juin 2009