Le Guin - Pouvoirs - ActuSF
Posté le 23 mai 2011
Troisième volet des Chroniques des rivages de l’Ouest, Pouvoirs a reçu le prix Nebula 2008 du meilleur roman.
Dans ce dernier récit de la trilogie, le vrai pouvoir est dans
l’apprentissage de la liberté, par la mémoire et la culture. L’enfant,
puis l’adolescent esclave devient un adulte libre. Prisonnier de sa
famille et de la société qui l’assujettit à un rôle de marionnette, qui
le poursuit quand il s’émancipe, le jeune soumis trouve sa voie grâce au
savoir. Et s’ils sont si peu nombreux à trouver la leur, c’est qu’il
doit bien s’agir d’un « pouvoir », salutaire pour le héros et salutaire
pour la société sur laquelle il exercera, par son esprit et sa voix, un
véritable pouvoir.
C’est Gavir lui-même qui nous conte son histoire. Sans parti pris,
sans amertume, il relate les faits tels qu’il les a perçus au moment où
il les a vécus. Élevé très jeune dans la famille Arca, il est
reconnaissant à Père et à Mère de traiter les esclaves avec justice et
sans cruauté. Proche de sa sœur, Callo, la seule personne à qui il peut
se confier librement, il se réfugie dans la lecture et l’histoire d’Etra
et des rivages de l’Ouest. En dépit des vexations jalouses de quelques
enfants de la famille, il se sent chez lui parmi les siens. La guerre
entre Cités-Etats va changer la donne. Sollicité par des maîtres, il va
découvrir des formes de littérature interdites, prônant la liberté et
l’égalité des citoyens. Il va découvrir l’impuissance et la haine, quand
sa soeur, pourtant promise à l’un des enfants de la famille, sera
humiliée et tuée par l’un de ses persécuteurs.
Cet événement va l’entraîner, presque fortuitement, dans une marche
progressive vers la liberté. Une liberté individuelle et sauvage,
d’abord, puis une liberté collective de révoltés, non dénuée de
soumission. Son don de mémoire lui vaut alors un certain confort. Son
don de prescience attisera les convoitises lorsqu’il sera de retour dans
son village natal. Gavir tire parti de ses pouvoirs, mais il est aussi
toujours, lui-même, un enjeu de pouvoir. Il représente la connaissance,
le savoir. Il est convoité par la famille, par les maîtres d’Etra, par
le général de la forêt, qui veut libérer les esclaves, par les sorciers
des Marais. Ce n’est que parmi d’autres hommes de savoir qu’il trouvera
la paix.
Ursula Le Guin, dont les qualités de conteuse ne se vantent plus, a
le pouvoir de recréer de l’intérieur, à travers les yeux d’un enfant,
une société esclavagiste, mais vertueuse, telle la Rome des grands
siècles. Famille élargie, grande ville agricole à la campagne, vertu
aristocratique et charges sénatoriales, Gavir vit dans un monde qu’il
considère comme naturel. Et cet univers s’impose au lecteur, avec ses
grandeurs et ses infamies, où les rancœurs, les jalousies, les passions
et les bonheurs simples sont retracés avec tendresse et rigueur, sous le
scalpel aiguisé d’une ethnologue pleine de compassion. Un enchantement
de dépaysement et de lecture.
Ursula Le Guin ne s’appesantit sur rien, mais ne voile rien. Comme
une caméra qui balaie incidemment un paysage sans le juger, mais en le
découvrant lentement tel que le réalisateur le voit, la conteuse
effleure la société et en dévoile les failles à travers le parcours
singulier de son personnage. Les failles, mais aussi la voie
libératrice, Via libertatis. Car dans toute oppression, il y a une issue
de secours. Ursula Le Guin ne donne pas de leçon. Elle déroule un
chemin de survie, comme le fil d’un destin ou d’une destination, en
suivant son héros.
Cette capacité à traiter en profondeur humaine un sujet qu’elle semble
frôler, d’un regard presque historique, est vraiment propre à Ursula Le
Guin, qui reste l’une des plus belles voix de la Fantasy et de la SF. Ce
n’est pas tant le style que le ton et la distance mêlée d’empathie
forte et généreuse avec ses personnages qui sont remarquables. Le rythme
est lent, comme pour donner davantage de profondeur à l’instant ou à la
mémoire des sentiments. Le point de vue est empreint tout à la fois de
proximité et de recul. On devine que le héros qui s’exprime à la
première personne a désormais un âge avancé et qu’il se penche sur sa
jeunesse avec une compréhension nostalgique. L’auteur fictionnel est
blasé, rien dans ses souvenirs n’évoque l’indignation ou la réprobation
définitive. Il ne démontre rien. Il raconte et ce faisant, il montre la
voie.
Et c’est sans certitude, sans universalisme saillant, sans l’air
d’y toucher, qu’Ursula Le Guin nous rappelle ce pour quoi nous
apprenons, ce pour quoi nous savons : pour respecter les autres et être
libres.
Dans cette série écrite à la première personne par des personnages
qui racontent leur enfance et leur jeunesse, Ursula Le Guin s’adresse à
un large public. Plus large encore que celui de
Terremer, son principal cycle de fantasy initiatique, ou de son
Cycle de l’Ekumen,
apprécié des amateurs de SF. Le cadre médiéval, prétexte à un exotisme
poétique, est propice au conte et à la métaphore. Mais il ne faut pas
s’y tromper : avec douceur, sans ostentation, ni esprit moralisateur,
l’auteure nous parle de liberté, de respect de soi et de conscience
universelle.
Si la magie n’est pas absente de la série, elle n’en est pas,
contrairement à ce qu’en laissent entendre les titres, l’élément
fondateur. Même dans le premier tome, Dons, où il était
question de contrôle d’un pouvoir, la découverte d’un don est d’abord
vécue comme celle de soi et de son rôle dans la société. Ursula Le Guin
met l’accent sur l’entrée dans l’âge adulte, les relations entre les
personnages dans une société qu’ils refusent et, de façon plus
personnelle et originale, le rapport à la connaissance. Le vrai pouvoir,
c’est la connaissance de sa lignée, la mémoire d’un peuple et la vision
du futur qui s’appuie sur la connaissance de l’histoire. Dans le second
tome, Voix, l’auteure abordait le pouvoir de la
mémoire, du texte et de la parole contre une société autoritaire, qui
étouffait toute liberté de pensée et d’expression. L’histoire venait au
secours de la liberté individuelle, puis collective.
Dans ce dernier récit de la trilogie, le vrai pouvoir est dans
l’apprentissage de la liberté, par la mémoire et la culture. L’enfant,
puis l’adolescent esclave devient un adulte libre. Prisonnier de sa
famille et de la société qui l’assujettit à un rôle de marionnette, qui
le poursuit quand il s’émancipe, le jeune soumis trouve sa voie grâce au
savoir. Et s’ils sont si peu nombreux à trouver la leur, c’est qu’il
doit bien s’agir d’un « pouvoir », salutaire pour le héros et salutaire
pour la société sur laquelle il exercera, par son esprit et sa voix, un
véritable pouvoir.
Mémoire du passé, mémoire du futur
Enlevé très jeune dans les Marais, l’esclave Gavir, petit frère de
Callo, coule des jours plutôt heureux avec sa soeur dans une des
grandes familles étréennes. Apprécié pour ses facultés d’apprentissage
et son excellente mémoire, il est chargé d’apprendre à lire et écrire
aux autres enfants de la famille élargie (descendants et esclaves). Il
se garde bien d’avouer à ses maîtres qu’il voit parfois "le futur",
qu’il perçoit l’attaque de la Cité d’Etra par une armée ennemie.
Certains des enfants de la famille, jaloux de ses aptitudes scolaires,
le prennent en grippe. Et malgré l’estime que porte Yaven, un des
héritiers de la famille, à Gavir et à sa sœur, le jeune esclave, doué
d’une formidable mémoire des textes et d’une mémoire chancelante du
futur, devra fuir Etra pour rejoindre les hommes libres de la forêt et
retrouver son village des Marais.
Sa connaissance parfaite des textes anciens, des contes et des
épopées, lui vaudra d’être apprécié des hommes de pouvoir, mais mettra
sur sa piste les chasseurs d’esclaves. Heureusement, Chance est toujours
avec lui et le conduira, après bien des péripéties, vers les
personnages précédents des rivages de l’Ouest.