Le Guin - Lavinia - Les Chroniques de l'Imaginaire
Posté le 10 mars 2011
L'histoire, classique, de la princesse locale épousant le noble étranger et fondant avec lui une ville est de tous les lieux et de tous les temps. Elle était d'ailleurs au coeur d'Ysabel, de Guy Gavriel Kay. L'une des particularités du roman de Le Guin, c'est ce jeu avec le temps où Lavinia se situe quelque part entre cette Troie mythique et disparue dont Enée a fui les flammes, et cette future Rome qu'il est destiné à fonder. C'est aussi d'exister si peu : sans même parler de son existence historique, évidemment impossible à déterminer, elle n'a guère qu'une citation brève vers la fin de L'Enéide. Cela lui donne peu de consistance, mais beaucoup de liberté liée à cette indétermination même.
Partant de là, on pourrait en venir à dire qu'il s'agit d'un roman sur le processus de l'écriture lui-même : d'où viennent les personnages d'un auteur ? Quelle existence ont-ils ? Comment est-il possible de reprendre les personnages d'un autre écrivain ? Quelle est la responsabilité de l'auteur par rapport à ses personnages ? Pourquoi choisit-on un personnage plutôt qu'un autre ? Toutes ces questions viennent fatalement à l'esprit de tout lecteur, étant soulevées en filigrane par cette ombre à qui Le Guin offre son clavier en guise de lait ou de sang.
Une autre particularité,
mais qui n'étonnera pas les lecteurs habituels de l'auteure, c'est
l'orientation résolument féminine du roman : pendant que des hommes
meurent à la guerre, le personnage principal soigne les blessés et
accomplit les rites religieux, comme à l'accoutumée. Quand Le Guin prend
une femme comme personnage principal, ce n'est pas pour en faire une
sorte de "guerrier manqué" (comme en pourrait parler de "garçon manqué")
qui fait la guerre, voire y conduit les hommes, mais pour mettre au
premier plan de l'histoire les domaines traditionnellement réservés aux
femmes : entretien de la maison, filage, tissage, soins aux enfants
etc... Son talent particulier fait que l'on ne s'y ennuie pas, alors
même qu'il ne s'y passe pas grand-chose.
C'est donc là un roman d'une
originalité puissante, mais discrète, comme l'est d'ailleurs son
appartenance à la fantasy, à peine marquée, si l'on veut, par l'ombre de
Virgile. Mais il n'est pas du tout étonnant qu'il ait reçu le prix
Locus en 2009.
Mureliane - 21/02/2011 - Les Chroniques de l'Imaginaire
Retrouvez l'article complet sur le site : Les Chroniques de l'Imaginaire