Marie Ladier-Fouladi est démographe et sociologue, chargée de recherches au CNRS. Elle est spécialiste de l’Iran et vient de publier aux Editions l’Atalante Iran, un monde de paradoxes (mai 2009). Cet entretien a été réalisé vendredi 19 juin, avant les manifestations de ce week-end.
Quelle lecture faites-vous du discours d’Ali Khamenei lors de la prière de vendredi ?
Marie Ladier-Fouladi. Vous avez remarqué que pour l’instant les gens manifestent de façon pacifique, et demandent simplement qu’on recompte leurs voix. Il n’y a pas de remise en cause du système, ni du guide. Ce n’est pas un mouvement révolutionnaire, c’est un mouvement civique. Le discours de Ali Khamenei était très bien calculé. Il commence doucement et finit sur des propos calmes et très menaçants. Il fait un clin d’œil à la corruption de Rafsandjani et dit que s’il y a des doutes sur les élections, il faut passer par les voies légales il n’y a aucun problème. Ce qui signifie° : je vais fermer les yeux sur la question, je vais fermer les yeux sur ce côté là. Les slogans des manifestants pro Ahmadinejad étaient très violent en faveur du guide, toujours les mêmes, contre les Etats-Unis, contre Israël, et à la fin du sermon on en entend qui disent qu’ils sont prêts à se sacrifier pour le guide. C’était très dur. Je ne vois pas comment les manifestations peuvent continuer après ça.
Est-ce que vous avez une idée du nombre de manifestants de la semaine dernière ?
Marie Ladier-Fouladi. Il est difficile de faire des estimations. Les
journalistes ne peuvent pas travailler ni vérifier de leurs propres
yeux. On est bombardés par des images dont on ne peut pas être sûr
qu’elles ont été prises le jour même, ou avant. Les gens n’ont aucun
autre moyen que le bouche à oreille pour communiquer, les réseaux sont
contrôlés, les téléphones mobiles fonctionnent mais on ne peut pas
envoyer de sms. Il y a beaucoup de mécontentement à Téhéran, il y avait
peut-être plusieurs centaines de milliers de personnes mais je préfère
rester prudente sur les chiffres.
J’ai vu des images envoyées depuis Ispahan et de Tabriz, des villes
très peuplées. Mais je ne peux pas dire pour le reste si la
mobilisation est importante en province. Je sais en revanche qu’il y a
une répression importante, dans les universités notamment, on cherche à
les intimider. Les universités ont été saccagées par les milices. Ils
devaient passer leurs partiels ces jours-ci et tout a été annulé, c’est
la preuve que les mobilisations des étudiants font peur.
Qui sont ces gens qui ont voté pour les autres candidats que Mahmoud Ahmadinjad et qui manifestent ?
Marie Ladier-Fouladi. Aujourd’hui on est très centrés sur la personne
de Mir Hossein Moussavi. Mais il y a peut-être de son côté une
exagération. La part de ceux qui ont porté leur mécontentement sur lui
et sur les autres n’est pas si claire. Il est soutenu par une partie
des réformateurs seulement et de façon parfois implicite, et par une
partie des fondamentalistes, issus du camps de Mahmoud Ahmadinejad, qui
n’approuvent pas sa politique plutôt pour des raisons personnelles. Sa
campagne était très moderne, très intéressante, il a bénéficié des
moyens que la société civile s’est donnée ces trois dernières années,
il en a profité pour les faire entendre, aussi bien en Iran qu’à
l’extérieur. D’autre part, à partir du moment où quelqu’un faisait
partie d’une mailing-list de quelqu’un en Iran il recevait un email
directement de la part de Moussavi. Certains ont reçu aussi des
messages personnels sur leurs téléphones. Il a utilisé les mêmes moyens
qu’Obama et c’est vrai que ça joue. Hachemi Rafsandjani a probablement
pu aider à financer sa campagne.
De l’autre côté, Mehdi Karoubi est soutenu ce qu’on peut appeler l’aile
gauche des réformateurs qui ont fait une belle campagne mais avec moins
de moyens. C’était un sujet de rivalité entre eux assez perceptible
dans leurs discussions avant l’élection. A part les grands ténors qui
faisaient partie du camp de Khatami en 1997 et qui se sont ralliés à
Karoubi, on trouve la grande organisation estudiantine « Consolidation
de l’unité » qui a réussi ces dernières années à organiser de
nombreuses manifestations au sein des universités. Plusieurs dirigeants
sont maintenant en prison. Ils sont très actifs, très politiques et
volontaires. Ils savent ce qu’ils cherchent. Dans leurs communiqués ils
expliquent qu’ils ont élaboré une série de revendications et qu’ils ont
demandé à discuter avec les différents candidats pour voir qui parmi
eux pourrait leur assurer d’orienter sa politique vers la réalisation
de leurs revendications. A savoir la liberté d’expression, la liberté
des prisonniers et d’autres revendications démocratiques. Puis ils ont
rejoint Karoubi.
Rezaï est connu des Iraniens, était chef des gardiens de la révolution
pendant la guerre c’est quelqu’un de proche du système qui fait partie
du conseil de discernement en Iran. Je ne pensais pas qu’il obtiendrait
beaucoup de voix. Ahmadinejad était assez tranquille de ce côté là pour
arriver à un second tour – s’il n’y avait pas eu de tricheries ou de
fraudes. Mais il ne s’est pas contenté d’arriver au deuxième tour, à
mon sens parce qu’il savait pertinemment que ce serait plus difficile
pour lui pour gagner° : il y aurait en face les voix du candidat
réformateur et des deux autres candidats.
Comment quantifier ces fraudes ?
Marie-Ladier Fouladi. Je travaille depuis longtemps sur les élections
et je savais qu’Ahmadinejad disposait de marges pour procéder à des
fraudes de type divers. Par exemple il faut savoir qu’en fonction de
l’enjeu de chaque élection, on peut décider de changer l’âge minimum
requis pour voter. En 2005 pour la Présidentielle, l’âge requis était
de 15 ans. Cette fois ci c’était 18 ans. Ensuite, officiellement 46
millions d’électeurs ont été déclarés. Mais selon mes calculs ils
étaient 51 millions. Ce qui laisse une marge d’erreur de 5 millions de
voix, qu’Ahmadinejad peut instrumentaliser en sa faveur. Ensuite il y
avait vraisemblablement des bulletins déjà préparés pour lui. Le
ministère de l’intérieur parle de 85% de participation, j’arrive à 70%
selon mes calculs ce qui est déjà pas mal. Et c’est sans doute ce qui
l’a conduit à frauder de façon beaucoup plus forte. Mais les chiffres
qu’on voit circuler partout, des fuites qui émaneraient du Ministère de
l’intérieur, qui donnent 19 millions de suffrages exprimés à Moussavi
me paraissent faux. C’est difficile de vérifier comment deux ou trois
personnes au Ministère auraient pu accéder à ces chiffres là. Les
fraudes sont réalisées au sein des bureaux de vote, quand on collecte
les voix, et au ministère de l’Intérieur où ils sont décomptés. Là
aussi on pouvait mettre des urnes bien préparées. Si ces chiffres
étaient vrais, cela signifierait que les urnes arrivent sans fraude et
que deux ou trois personnes sont là qui témoignent de chiffres qu’on
aurait ensuite changés. C’est peu vraisemblable. J’ai l’impression
qu’on joue au même jeu des deux côtés, sur le dos de la population. On
est en train une nouvelle fois de s’asseoir sur l’élan populaire, sur
ces gens qui aspirent à la démocratie. C’est une guerre un peu
multimédia, l’espace virtuel est devenu l’espace de lutte et de guerre
entre les deux camps. Il doit y avoir aussi pas mal d’intox qui
circulent pour mobiliser les gens. Il faut regarder ce qui se passe
avec sang froid. C’est émouvant de voir cette population dont beaucoup
n’étaient sans doute pas nés il y a trente ans au moment de la
Révolution, descendre dans la rue pour revendiquer leurs droits.
Déterminés pour s’engager dans une lutte civique encore une fois. Mais
il faut être assez prudents par rapport aux déclarations des candidats.
Comment définissez-vous l’électorat de chacun des candidats ?
Marie Ladier-Fouladi. De manière générale ce sont les classes moyennes
qui portent leurs voix pour les réformateurs. Pour ce qui concerne les
fondamentalistes c’est beaucoup plus compliqué. Traditionnellement les
commerçants, ce qu’on appelle le Grand bazar, leur sont acquis - ils
ont toujours fait partie des mouvements pour Khomeini, l’islam et la
République islamique. Les couches défavorisées ont certainement été
incitées à voter par différentes fondations semi étatiques sous le
contrôle du gouvernement et des institutions gouvernementales. Pour
autant c’est assez difficile de dire qu’Ahmadinejad est populaire au
sein des classes défavorisées. Ces fondations ont été créées au
lendemain de la révolution et sont restées étatiques. Les pouvoirs en
place ont toujours pu en profiter mais ces dernières années elles ont
été instrumentalisées. Par exemple, le Comité de secours de l’imam
Khomeini s’occupe de plusieurs millions de personnes, et plus
particulièrement des femmes qui élèvent seules leurs enfants, et des
personnes âgées des milieux ruraux qui bénéficient d’une pension,
ridicule, mais qui est déjà quelque chose. Ce comité existe dans toutes
les provinces et dans tous les départements. Il faut aller les voir
pour recevoir une aide financière ou une prise en charge médicale. Les
gens en sont assez dépendants. Et il a été reproché à Ahmadinejad de
profiter de ces fondations pour inciter les gens à voter pour lui.
Ensuite au sein du Corps des Gardiens de la Révolution, un corps des
guides politique a été créé avec la mission d’expliquer la situation
politique de l’Iran, les intérêts du système… C’est un enseignement
politique du système qui s’est révélé très efficace lors de la première
élection d’Ahmadinejad en 2005 – leur propre journal revendique l’effet
sur l’électorat de ce qu’il appelle « les fabriquants de voix ». Ils
n’obligent à rien mais ils exercent une pression. Et comme il n’y a pas
d’isoloir, tout le monde regarde le bulletin que vous glissez dans
l’urne… c’est aussi simple que ça. Depuis août dernier leur nombre est
passé de 8000 à 12000 pour sillonner la campagne et officiellement pour
« encourager les Iraniens à participer aux élections ». Depuis trente
ans ils savent comment mobiliser les gens.
Est-ce que vous diriez que Mahmoud Ahmadinejad est populaire auprès des plus pauvres ?
Marie Ladier-Fouladi. Pour moi popularité ça signifie une adhésion à
quelqu’un, à sa cause, à sa politique ou à ce qu’il dit. Je n’ai pas
cette impression. Certainement 30% de la population iranienne adhère
aux fondamentalistes, oui, mais ça me gêne de dire que les classes
populaires adhèrent à Ahmadinejad. Il a su disposer des moyens pour
toucher ces gens, et en tant que chef de l’Etat il a pu voyager
beaucoup, dans n’importe quel village lointain en Iran il a pu avoir
son bureau, ce qui n’est pas le cas des autres candidats. En 2005 déjà
on a dit qu’il avait gagné parce qu’il avait promis d’apporter les
revenus pétroliers sur la table des Iraniens, mais il n’avait pas fait
sa campagne autour de cette question. J’ai fait la cartographie de
l’élection de 2005 et paradoxalement il a obtenu ses meilleurs scores
dans les régions où il y a le moins de chômage. A la même époque
Karoubi avait promis de verser l’équivalent de 50 euros par adultes –
bien évidemment il n’expliquait pas qu’il allait parallèlement réduire
les subsides. Lui non plus n’avait pas réussi avec cette campagne à
mobiliser les gens. Pour moi en 2005 Ahmadinejad a connu un succès
grâce aux réseaux qu’il a su créer, particulièrement dans les régions
bien développées. Comme à Ispahan, là où on suppose qu’il y a pas mal
de centrifugeuses, la région a pas mal changé, des postes d’ingénieur
ont été créé, et le secteur civil des Gardiens de la révolution gagnent
des contrats colossaux pour construire des barrages, des routes, ils
ont le réseau nécessaire pour mobiliser leur électorat. Ce qui ne l’a
pas empêché de modifier les voix dès le premier tour en 2005. Il ne
faut pas croire qu’il a une popularité énorme. C’est plus compliqué que
ça. Il n’y a pas d’adhésion à un programme.
Comment expliquez-vous le décalage entre le peuple et le pouvoir iranien ?
Marie Ladier-Fouladi. J’étudie depuis quinze ans l’évolution sociale en
Iran et j’ai pu montrer la baisse de la natalité qui manifeste une
évolution positive du statut de la femme ce qui est un paradoxe sous le
régime islamique. Ce qui montre l’autonomie de la société et sa
dynamique par rapport au pouvoir en Iran. Elle n’a jamais adhéré dans
sa majorité à l’idéologie de la République islamique. A chaque fois
elle a trouvé une autre voie pour s’exprimer. C’était spécialement
intense en 97 au moment où Khatami a capté cette dimension, surtout
chez les femmes et les jeunes. Pour la première fois sans qu’il n’y ait
d’appel au vote, de manière spontanée, les gens sont allés voter pour
lui. Il a été élu au premier tour, haut la main. C’était la victoire de
la société civile. Mais Khatami a trahi sa promesse, il n’a pas eu le
courage politique pour aller à l’encontre du système et du guide et au
bout de huit ans son électorat était sans espoir. En 2005 ces derniers
ne sont donc pas allés voter. Ce n’était pas un absentionnisme passif
mais voulu. Une grande partie du succès d’Ahmadinejad s’explique par
cette défection. Il y a déjà eu fraude à cette occasion. Prenant les
leçons de ce qui s’était passé alors et de la politique d’Ahmadinejad,
les électeurs se sont motivés pour aller voter, un peu avec le mot
d’ordre « Tout sauf Ahmadinejad ». Aujourd’hui vous avez donc dans les
cortèges aussi bien les femmes au foyer que les jeunes ou les chômeurs,
toutes les catégories socioprofessionnelles.
Y a-t-il aussi des inégalités économiques ?
Marie Ladier-Fouladi. L’Iran est en crise économique endémique depuis
35 ans et le choc pétrolier. Une crise aggravée par la Révolution, le
départ des capitaux - énorme - en 1978, la baisse de la production du
pétrole, la guerre, l’embargo contre l’Iran qui était obligé d’acheter
ses armements en liquide… L’électricité gratuite ou encore l’eau
gratuite avaient été promises avant la révolution, la population
continuait à s’appauvrir et il a fallu leur accorder. A l’époque de la
guerre quand Moussavi était premier ministre, c’était l’isolement, le
pays était complètement coupé de l’économie externe, il a fait
fonctionner la planche à billets. Après la guerre, avec la mort de
Khomeiny, une nouvelle politique d’ouverture économique a commencé avec
Hachemi Rafsandjani. Il a commencé à emprunter et du jour au lendemain,
l’Iran a été endetté de 30 milliards de dollars : pendant la guerre
l’embargo fonctionnait assez bien il n’y avait pas un dollar de dette
extérieure. Il faut donc imaginer comment économiquement la population
a pu survivre à ce moment là… Aujourd’hui ça continue avec cette fois
l’enrichissement d’une petite partie d’une couche moyenne qui s’est
ralliée aux fondations, qui leur permettent de bénéficier de devises à
des taux préférentiels. Il n’y a pas non plus de Cour des comptes qui
puisse vérifier les finances des fondations. Et aujourd’hui on dit
qu’on gagne en Rial et qu’on dépense en dollars, ce qui veut dire que
les salaires stagnent mais que les prix ne cessent d’augmenter.
L’économie iranienne n’est basée que sur la rente pétrolière. Le cours
du pétrole était catastrophique et le gouvernement parle de réduire les
subsides à destination des ménages (les subventions sur les produits de
consommation courante NDLR). Le programme nucléaire a-t-il joué un rôle
pendant la campagne ? Marie Ladier-Fouladi. Les gens sont sensibles
parce qu’ils subissent les sanctions. Les Iraniens sont également très
sensibles à leur image. Beaucoup de chroniqueurs et de collègues
universitaires parlent de sentiment nationaliste en Iran par rapport à
cette question. Je ne le pense pas. Le débat n’a tout simplement pas eu
lieu. Les Iraniens ne connaissent ni les enjeux de cette question, ni
les objectifs du gouvernement. Ils ne savent pas pourquoi l’Iran doit
se doter de la technologie pour l’enrichissement nucléaire et ni
pourquoi ce serait si important qu’il faille faire des sacrifices pour
cela. Ari Laridjani, le Président du Parlement qui était le chef de la
sécurité chargé de discuter avec les occidentaux sur la question du
nucléaire, a cherché à mettre la question du nucléaire sur le même plan
que la question des nationalisations du pétrole en 1953 en Iran. Il
disait que c’était la même chose, que cela relève de l’intérêt général,
il a essayé de mobiliser les gens. Pour mobiliser il faut débattre,
discuter sur la scène publique. En 2006, une partie des journalistes,
des experts, ont commencé à en débattre en posant la question du prix à
payer pour se doter du nucléaire. Ca a duré trois ou quatre jours, ça
pouvait aller très loin. Mais Ahmadinejad a décidé de clore le débat…
La télévision et la radio continue de façon un peu populiste à faire de
la propagande, il y a des fêtes de temps en temps à l’occasion de
l’inauguration d’une centrifugeuse. Mais les Iraniens ne peuvent pas
mesurer la portée du nucléaire. Ca me semble très difficile de dire que
c’est une question nationale, contrairement à la nationalisation du
pétrole qui a été débattue au sein du parlement. Comment voulez-vous
que les gens adhèrent à quelque chose dont il ne connaissent pas les
enjeux ?
Le système de la République islamique est très compliqué, il y a d’un
côté la souveraineté divine – on ne peut pas le contester, Ali Khameneï
est le guide, pour l’instant - et de l’autre le côté républicain. C’est
de ce côté que se joue la contestation. Le Guide va régler ses comptes
avec ses adversaires non déclarés, et soutenus par une partie des
Gardiens de la révolution. Il ne s’agit pas d’une armée classique, ces
éléments sont recrutés et restent comme des milices beaucoup plus
riches et mieux équipées que l’armée classique. Certains d’entre eux
pourraient passer de l’autre côté mais vu le résultat des élections et
étant donner leur intervention à maintes reprises dans les bureaux de
vote, ils ont montré qu’ils sont pour le Guide et capables de se
mobiliser pour lui. Reste à voir si Moussavi va aller au bout où s’il
va comme d’habitude procéder à une négociation, et laisser tomber la
population. Dans ce contexte international, la pression en raison des
activités nucléaires d’Iran, les Gardiens ont tranché je pense pour
l’isolement du pays. C’est très grave.
Que peut-il se passer maintenant ?
Marie Ladier-Fouladi. Je ne peux pas dire s’ils peuvent continuer. Mais
ce que je peux dire c’est que les mouvements féministes, les mouvements
étudiants et la société civile ont réussi à faire entendre leur voix
ces trois dernières années. Ces derniers temps les étudiants ont été
très actifs, c’est un mouvement qui est allé très loin avant
l’élection. Dans leurs communiqués on constate une radicalisation à la
mesure de la répression. Des militants féministes, des étudiants ont en
prison, on en parle peu mais ces mouvements se sont durcis et sont
sortis de leurs revendications propres pour demander la libération,
constituer l’organisation de syndicats, demander un espace de dialogue
avec l’état sans remettre en cause sa légitimité. Pour l’instant ils
n’ont pas la capacité de se mobiliser encore pour se montrer comme une
alternative à des candidats comme Karoubi ou Moussavi qui parlent des
droits de l’homme au moment de l’élection. Moussavi proposait la
semaine dernière d’aller dans les Mosquée et dans des lieux de culte
musulmans pour prier si on interdisait les manifestations. Pour moi
c’est archaïque par rapport à la mobilisation comme on la voit sur
internet. Mais malheureusement la société civile ne s’est pas dotée
d’un leadership pour aller plus loin. Si la répression commence ils
vont continuer, et continuer à chercher. Le prix sera très cher. La
police en civil se balade, les identifie. Une fois la vague de
protestation calmée on va les chercher. Ma crainte c’est que le pays se
dirige vers le totalitarisme cette fois-ci.
Qu’est-ce que les Iraniens peuvent attendre de la communauté internationale ?
Marie Ladier-Fouladi. Il faut savoir que depuis lundi ceux qui
manifestent sont accusés d’être les marionnettes des américains et des
puissances occidentales. Vendredi, le Guide a mentionné nommément la
Grande-Bretagne, et une heure plus tard l’Ambassadeur a été convoqué.
C’est difficile d’apporter notre soutien aux mobilisations tout en
gardant en tête que ces candidats ne représentent pas réellement les
aspirations de ces populations. Mais les organisations de droits de
l’homme peuvent protester contre la répression, les arrestations. Grâce
à la mobilisation à laquelle on assiste depuis l’élection les choses
ont changé déjà. Et ce n’était pas évident parce que les manifestants
mettent en jeu leur vie. Le premier slogan que j’ai noté c’était «
n’ayez pas peur nous sommes ensemble »° : grâce à ces derniers jours
ils ont vaincu leur peur et désormais plus rien ne sera comme avant.
Anne Roy, L'Humanité, 19 juin 2009