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Ladier Fouladi - Iran, monde de paradoxes - Les Inrockuptibles
Posté le 08 septembre 2009

"Quelque chose de très profond a changé en Iran"

entretient avec l'auter

Pour Marie Ladier-Fouladi, sociologue et spécialiste des transformations sociopolitiques en Iran, la répression violente après l’élection d’Ahmadinejad pourrait pousser ses opposants à se radicaliser. Et à remettre en cause la légitimité de la République islamique.

www.lesinrocks.com    (...)



Comment expliquer l’ampleur des manifestations qui ont secoué l’Iran le mois dernier ?

Il est très important de dissocier la société iranienne de l’Etat islamique. Pour l’opinion publique internationale, le renversement du Shah en 1979 a été une révolution religieuse : on a donc considéré la société iranienne comme fanatique, obscurantiste, anti-occidentale. C’est tout à fait faux. Ce sont les circonstances de l’époque qui expliquent le caractère religieux de la révolution. La société iranienne est très ouverte. Si Ahmadinejad a été élu en 2005, c’est en partie parce que les électeurs réformateurs ne s’étaient pas déplacés pour cette élection. Le mécontentement du peuple, ses aspirations à la modernité et à la démocratie existaient déjà dans les années 90. Leurs espoirs pour la liberté avaient été trahis par le président d’alors, Khatami, qu’ils avaient élu en 97, mais qui a ensuite manqué de courage politique pour honorer ses promesses. Aujourd’hui dans sa majorité, la société iranienne ne soutient pas son président.

Qui étaient les manifestants ?

Ils sont surtout issus de la classe moyenne, qui est très vaste et étendue en Iran. La gamme des opposants à Ahmadinejad est extrêmement variée : des réformistes radicaux, d’autres bien plus modérés, certains fondamentalistes dont les intérêts divergent avec ceux du président, et des mouvements de la société civile – associations étudiantes ou pour les droits des femmes. Ces mouvements-là ont éclos dans les années 90 sous la présidence de Khatami, mais ont vu leurs espoirs déçus : Khatami n’a jamais remis en cause les lois discriminatoires envers les femmes, le mouvement étudiant a été réprimé en 1999… Mais l’élection d’Ahmadinejad en 2005 ne les a pas empêchés de continuer à militer.

Pour quels changements concrets les femmes et les étudiants militent-ils ?

Le plus important mouvement de femmes reste la campagne “Un million de signatures pour l’abrogation des lois discriminatoires envers les femmes en Iran”. Ces militantes réclament des modifications des codes civil et pénal islamiques sur des sujets comme le divorce des femmes, l’héritage, ou la polygamie. Le port ou non du voile, ce n’est même pas un sujet, on n’en parle pas. Depuis l’élection d’Ahmadinejad, le mouvement étudiant s’est développé sur internet. Les jeunes ont créé des sites d’information et d’analyse, sans tabou, avec une liberté d’expression rarement vue dans le pays. Avant la présidentielle de cette année, les associations étudiantes ont réclamé des gages pour soutenir l’un des candidats : égalité des sexes, liberté d’expression, libération des prisonniers politiques, détente sur la question du nucléaire, signature des conventions internationales contre les discriminations. Mir Hossein Moussavi (candidat des réformateurs – ndlr) a refusé de leur donner ces gages.

Les manifestants étaient-ils unis derrière Moussavi ?

Les espoirs des manifestants allaient bien au-delà de ce que Mir Hossein Moussavi pouvait proposer. Si la rue s’est ralliée à lui, c’était d’abord pour contrer Ahmadinejad. Moussavi est quelqu’un d’austère, qui croit profondément au système de la République islamique. Il est arrivé très tard dans la campagne présidentielle, après avoir beaucoup hésité sur sa candidature. Et il s’est défini comme un “indépendant”, sans le courage de se dire réformateur. Mais en s’autoproclamant vainqueur au premier tour, il s’est mis aux avant-postes. Ensuite, la rue l’a poussé à se radicaliser. Il n’avait plus le choix, car s’il laissait tomber les manifestants, les réformateurs étaient finis politiquement.

Le pouvoir a répondu aux manifestations par la violence et les arrestations massives. Va-t-il garder cette “ligne dure” maintenant que l’élection d’Ahmadinejad a été confirmée ?

Je le crois, et je crains même un glissement totalitaire. On peut imaginer que les arrestations vont continuer. C’est une des forces et des faiblesses des mouvements de la société civile : il n’y a pas de leaders. Le gouvernement n’arrive pas à désigner un chef qu’il pourrait enfermer pour stopper la mobilisation. Tous ceux qui avaient un peu de charisme ont été arrêtés, et on ne sait pas combien de temps ils vont rester en prison. Il est donc difficile de voir l’émergence de personnalités politiques. Mais les étudiants et les féministes ont toujours fait preuve d’une maturité extraordinaire, ils savent exploiter les faiblesses du système. Ils l’ont déjà montré avec leur utilisation d’internet.

Ahmadinejad va-t-il réussir à tuer la contestation ?

Je ne le pense pas. En quinze jours de manifestations, quelque chose de très profond a changé en Iran. Le peuple n’a plus peur. Il a compris que le régime est fragile, et qu’on peut le remettre en cause. Les Iraniens ont besoin de temps pour digérer ce qui s’est passé, et pour s’organiser. Mais la répression a été trop violente. C’est la fin du dialogue entre l’Etat et le peuple. Jusque-là, la lutte des opposants était simplement civique, elle ne remettait pas en question l’existence de la République islamique. Mais la contestation pourrait maintenant se transformer en mouvement révolutionnaire.

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