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Heliot - Frankenstein 1918 - Libération
Posté le 09 octobre 2018

Johan Heliot reprend le mythe créé par Mary Shelley dans une uchronie fantastique où l'Europe perdante de la Première guerre se trouve sous protectorat prusse.

La guerre apparaît comme un événement de prédilection pour les uchronies. La Seconde Guerre mondiale a ainsi inspiré plusieurs auteurs, en tête Philip K. Dick avec les Maîtres du haut château (l’Allemagne et le Japon ont gagné la guerre). La Grande Guerre aussi a suscité des «et si». Le premier Français à l’avoir choisie comme point d’altération est Gaston Homsy dans Si les Allemands avaient gagné la guerre… (1921), d’après l'Histoire revisitée d’Eric B. Henriet. Premier Anglais : Arthur Conan Doyle avec le Voyage de la mort (1929). Dans cette nouvelle, le père de Sherlock Holmes imagine que l’Allemagne s’effondre après une révolte bolchevique, mais que Guillaume II, dans un dernier élan suicidaire, lance toute sa marine à l’assaut des Iles britanniques. Il y en a d’autres. On pourra désormais y ajouter Frankenstein 1918 de Johan Heliot.

L’écrivain aime l’uchronie. Dans sa Trilogie de la Lune (2000-2007), il posait qu’en 1870, Napoléon III dominait l’Europe après avoir vaincu les Allemands à Sedan. Ici, la Prusse a vaincu les Anglais et les Français après la Première Guerre mondiale (appelée «Guerre Terminale», une boucherie qui dure vingt ans). Son texte se déroule sur plusieurs époques, entremêle les différents points de vue : pendant les débuts de la guerre, en 1914-1916 (via les mémoires secrets de Winston Leonard Spencer-Churchill), et en 1956 (via le récit a posteriori du jeune historien Edmond Laroche-Voisin). Une descendante de cet universitaire relate les faits à notre époque, en 2018, dans un prologue et un épilogue.

Comme il le faisait dans sa trilogie, Johan Heliot reprend de grands personnages historiques, Ernest Hemingway, les Joliot-Curie, Winston Churchill, pour servir son propos. Le roman ne vise pas à décrire les suites de la guerre, même s’il décrit bien les conditions dramatiques des soldats dans les tranchées ou les conditions de vie précaire et rationnées en France sous proctectorat prusse (mais une résistance s’active). L’Angleterre, quant à elle, s’est transformée en champs de ruines radioactif. La force du fil narratif tient à une réactivation de la figure imaginaire et fantastique de Frankenstein, titre du livre culte de Mary Shelley dont on fête le bicentenaire de la publication cette année, et de sa créature.

Fabriquer des soldats «non-nés»

La guerre a très mal commencé pour les Anglais, et après la perte d’Anvers, Winston Léonard Spencer-Churchill se montre fortement pessimiste sur la suite. «En conséquence de quoi, une réaction déterminée s’imposait, radicale et décisive pour l’avenir de l’Empire comme du reste du monde.» Son idée : exploiter la recette de Victor Frankenstein pour fabriquer sa créature, document en possession du gouvernement britannique, via le capitaine Robert Walton à qui Frankenstein avait raconté sa tragédie dans le Grand Nord. Cette invention pourrait permettre, selon Winston, de produire des centaines de soldats, des «non-nés», pour épargner les appelés de ce conflit destructeur. «J’étais en mesure d’accepter l’idée de la régénération par stimulation des connexions électriques du cerveau.»  

La première créature conçue dans un laboratoire expérimental secret de l’East End est prénommée Victor, comme le savant de Mary Shelley. A l’image du roman de l’Anglaise, dans lequel le monstre finit par tuer certes, mais parce qu’il est malheureux, sensible et cultivé, Victor est un être intelligent et doué d’émotion. Sa bienveillance envers ses hommes, les «Frankies», des natures puissantes et résistantes aux blessures envoyées au front pour casser du Prussien, donnent parmi les plus beaux passages du livre. «Tu es un soldat, Victor. Un combattant, fait pour la guerre. Tu seras entraîné à affronter l’ennemi. Tu apprendras à tuer sans connaître le remords.»

Son esprit s’affûte, repère des réminiscences de son passé, s’éveille à des considérations morales. Peut-on traiter les non-nés, conçus de cadavres, comme des bêtes ? Doit-on se venger de la trahison ? Au plus au sommet de l’Etat britannique, on tranchera finalement pour des idées tirées d’H. G Wells plutôt que de Mary Shelley… Hommage à Frankenstein, Frankenstein 1918 se présente comme une belle uchronie, avec une seule réserve sur le côté un peu sommaire de la relation amoureuse qui se noue entre le jeune historien passionné et une coreligionnaire de la Sorbonne, peut-être parce que l’auteur songeait davantage à leur rôle au final.

- Frédérique Roussel, le 02 octobre 2018. 



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