Gonzales Ledesma - La ville intemporelle - Alibis
Posté le 09 juin 2009
Le poids des ans, le poids des morts...
Depuis vingt-cinq ans, la magnifique ville de Barcelone a son chantre : Francisco Gonzalez Ledesma, auteur émérite qui a fait sa marque, entre autres, grâce à Méndez, un policier d'un âge certain aux méthodes bien personnelles. Il faut le voir parcourir à pied les ruelles et venelles de la vieille ville, dont il connaît non seulement chaque coin, mais aussi chaque putain et truand, apostrophant le chaland ici, donnant une baffe là, tel un père de famille un peu bougon mais aimant qui veille sur le destin de sa progéniture. Pour ma part, j'ai rencontré pour la première fois le vieux policier nostalgique au milieu des années quatre-vingt-dix en lisant Chronique sentimentale en rouge, qui m'avait enthousiasmé non pas tant en raison de l'intérêt de son intrigue policière, mais par l'amour inconditionnel, qui suintait de chaque page, des vieilles pierres de la capitale de la Catologne et de ses habitants les plus humbles
Au fil des ans, Ledesma n'a jamais trahi son amour
pour Barcelone, et c'est certainement à cause de ce sentiment très
puissant - qui aime bien châtie bien, c'est connu - qu'il a toujours
été critique des agissements des élites de la ville et que sa grogne,
relayée par l'ineffable Méndez, a souvent pris pour cible les «
vieilles familles » de la capitale catalane. Dans La Ville intemporelle
ou le Vampire de Barcelone, fidèle à sa manière mais sans Méndez,
Ledesma, quatre-vingts ans bien sonnés, franchit un niveau de plus et
propose ni plus ni moins qu'un roman hommage à sa ville, véritable
témoignage historique qui, à travers la trame habituelle du roman
policier mais tout en versant dans le fantastique, fait de Barcelone le
personnage central de cette histoire d'amour et de haine.
Au départ, une mort étrange : celle d'un notable,
Guillermo Clavé, héritier d'une vieille famille qui vivait dans une des
plus belles demeures du Paseo de la Bonanova. Or, le corps de ce riche
oisif a été trouvé totalement exsangue, ce qui ne laisse pas d'étonner
les enquêteurs mais aussi MarcosSolana, un avocat qui compte parmi ses
clients nombre des vieilles lignées de Barcelone. Le père Ovalide,
confesseur des Clavé, se sent quant à lui très concerné par ce meurtre,
car de par sa fonction ecclésiastique, il est en possession de
certaines informations qui lui font craindre la résurgence d'un élément
maléfique lié à la ville. Très vite, Solana va se douter à son tour que
des éléments surnaturels teintent cette affaire, puis Maria Vives, sa
jeune assistante qui s'intéresse de près à l'enquête, comprendra que le
meurtre de Clavé n'est que l'aboutissement d'un affrontement séculaire
entre deux vieilles lignées catalanes, les Masdéu et sa propre famille,
les Vives.
En parallèle à cette enquête, une longue et
passionnante confession du plus vieil habitant de la ville ouvre ainsi
le roman : «Je viens d'années sans frontières, de villes ensevelies, de
cimetières qui me parlent, de chants dont nul n'a souvenir. Je viens
d'un temps lointain. » Le ton est donné ! Cet homme, né au Moyen Âge
d'une mère esclave, vampire malgré lui, a traversé les siècles et il
est à même de témoigner de visu de l'ensemble des drames, misères,
souffrances et tueries innombrables qui, au fil du temps, ont rougi
chaque pierre de Barcelone et pétri de malheur le passé des anciennes
familles de la ville. Symbole même de la nostalgie coupable mais aussi
du vrai « Mal », ce prétendu suppôt du Malin n'en a pas moins lutté
toute sa vie pour soulager les habitants de la ville, alors que les
supposés partisans du « Bien », eux - on ne sera pas surpris d'y
trouver en tête l'Église catholique et son impitoyable Inquisition -,
s'arrogeaient le droit de terroriser et de faire souffrir le peuple au
nom même de l'éradication de ce fameux « Mal ».
Le lecteur l'aura compris : à la toute fin, les
deux trames se rejoignent. Et si la résolution de l'enquête criminelle
n'est pas le point culminant de ce roman, les circonstances qui ont
mené à la mort de Clavé et, surtout, le mobile principal, en
surprendront plus d'un.
Un bel hommage à la ville intemporelle par excellence, un livre qui
ressemble diablement au testament littéraire de Francisco Gonzalez
Ledesma.
(JP), Alibis, hiver 2009