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Fakhouri - La Brume des jours - Science-Fiction Magazine
Posté le 08 juin 2009
Clara a fini par franchir la porte pour rejoindre les terres de la Féerie où, croit-elle, on a emmené sa tante. Les fées sont dans le coup, mais sur le chemin de Clara c'est tout une succession d'épreuves qui l'attendent. Que ce soit ce lutin au caractère bien trempé qui déteste les baisers, l'adorable monsieur Li, la terrible Miramas, la ménagerie du songe d'une nuit d'été en pleine escapade, une grand-mère coucou un peu gauche dans ses prédications amoureuses, le chemin qui mène à tante Bébé ne sera pas de tout repos. Mais Gauvin en chevalier défroqué semble garantir à cette douce rêveuse le salut qu'elle attendait, malgré tout ; car ne dit-on pas que l'amour donne des ailes ? Dans des décors entre lesquels se disputent la folie douce d'un Lewis Carroll et les fantasmes conquérants d'un Tim Burton, Clara fera donc un double voyage.


Parallèlement à l'enchantement que procure une échappée en Faerie, on assiste à un rite de passage, celui de l'adolescence vers l'âge adulte et ses inévitables désillusions. Si tout n'est que prétexte à grandir, à changer, alors le conte doit avoir des vertus qui font qu'il sera à jamais la première histoire à conter à un enfant. Les lecteurs ont cependant le choix, c'est la liberté aussi de tout conte de choisir sa propre didactique, la mesure aussi avec laquelle il l'assènera aux oreilles délicates. Luttes, amours, pertes, pleurs et rires, joie et à la fin une douce tristesse qui fait dire que la seule et unique perte irrémédiable que chacun pleure à jamais durant sa vie c'est celle de l'innocence, cette innocence qui brille si bien dans cette période fragile du passage terrible à l'âge adulte, qu'une fois passée l'épreuve nous recherchons ce que nous avons perdu, telle une petite pierre blanche, tout au long de notre vie. Ce que nous explique l'auteur, c'est que d'une part peu importe si nous ne retrouvons jamais cet état ancien, le fait que nous le recherchons montre bien qu'il existe des choses dans la vie qui ont encore de la valeur et qui font donc sens, même s'il n'y a pas de mot pour chosifier ce qui n'est au final qu'un sentiment, mieux une extase. D'autre part, faute de pouvoir retrouver le petit chemin qui mène à ces temps anciens où un jour est une vie, certains d'entre nous décident un beau matin ou un soir parfumé de demeurer à jamais dans cet entre deux mondes, dans La Brume des Jours. Là ils vivent une bien curieuse existence, où dans un rêve qui jamais ne cesse, ils servent de passeurs, entre deux mondes.
Mais de qui peut-on donc bien parler ici, si ce n'est du pouvoir de l'écrivain, mais aussi de renseignant comme des transmetteurs de quelque chose qu'ils voudraient, chacun à leur manière, essentiel pour ceux qui les suivent, ceux qui les entendent ?
Il est ici de bien belles déductions qui peuvent se faire si on est attentif au verbe de l'auteur, mais aussi à ce dessein désintéressé qui mobilise si bien toute son histoire. C'est peut-être ce que n'a cessé de raconter Anne Fakhouri dans ce dyptique, cette histoire qui est à la fois arrachement et contentement, satiété dans le dernier rôle encore disponible pour tout adulte qui a jamais perdu son âme d'enfant : La Brume des jours, cet entre deux mondes qui permet, tout en partageant la douleur du monde sans dieu, de s'épancher en servant de passeur, un passeur vers la féerie, ou vers la vie tout simplement, les deux mondes n'étant pas si opposés que cela, dès lors qu'il y a une voix qui raconte et des visages qui épient les formes et les significations auxquelles renvoient les mots. On pense d'ailleurs beaucoup à Bradbury en lisant Anne, tellement elle aime ses personnages et chacun des mots essentiels qu'ils prononcent. Roman de passage, rite initiatique, métaphore sur l'écrivain et l'enseignant, tout se confond dans cette belle fable, douce-amère. Enfin, découvrir un tel auteur (mais il existe aussi la merveilleuse Audrey Françaix) la preuve même qu'il existe des plumes françaises qui savent autant émouvoir que des J.K Rowling.
On ressort émerveillé par une telle lecture, tellement on aura croisé des êtres qui eux aussi sont de passage, tellement on aura senti ces climats saupoudrant sur nos épaules les saveurs anciennes que pouvaient procurer d'autres livres sur nos esprits. Une fois de plus, les éditions de L'Atalante nous font découvrir une nouvelle plume. L'auteur est pourtant discret. Nouvelle venue sur la scène du livre elle impose presque immédiatement un style et une dévotion entière vis-à-vis du genre.
On sent qu'elle a aimé les mythes arthuriens dans cette même opération d'exorcisme de quelques rêves d'enfant, et en même temps des interrogations sur quelques fonctions archétypales (le héros arthurien, etc). Mais la manière avec laquelle Anne parvient à susciter à la fois l'intérêt de l'adolescent et de l'adulte tient au fait qu'elle les met en présence tous les deux dans cette histoire qui ne pourrait durer qu'un seul été. Et c'est là qu'elle est parvenue à la perfection, puisqu'on les renvoyant dos à dos, elle les fait en quelque sorte renouer avec une même énigme, même si différente pour chacun. D'un côté cette impatience de grandir, de changer, de l'autre ce regret éternel, comme une trahison, de ne pas avoir tenu assez fort la main de cet enfant qui ne cessait jamais de répéter « ne me laisse pas, garde ma main, car elle t'aidera à te souvenir, te souvenir... ». Car souvent, il ne suffit que d'un été pour passer à l'âge adulte, et c'est de cet été fatal que tous nous avons connu un jour ou l'autre dans notre adolescence, que l'auteur nous remémore, avec toute la justesse de ton et l'élégance d'une parole qui nous rassure plus qu'elle nous inquiète. En la matière, cette histoire est un chef-d'œuvre sans commune mesure.

Emmanuel Collot, science-fiction magazine, mai-juin 2009 
 
 
 






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