Eschbach - En panne sèche - Le Cafard cosmique
Posté le 19 février 2009
Après une excursion dans la littérature jeunesse, Andreas Eschbach revient à une littérature pour adultes au travers de son dernier roman publié chez l'Atalante ce mois-ci : En panne sèche. Délaissant le cadre ou les thématiques d'une SF pure, l'écrivain explore de nouveaux horizons : celui d'une SF plus proche de l'anticipation, et en prise avec les préoccupations de notre époque contemporaine.
Plongée vertigineuse dans le monde de l'or noir...
Markus Westermann a quitté l'Allemagne pour les Etats-Unis. Jeune homme rongé par l'ambition, il n'a qu'une idée en tête : l'« American Dream », la réussite et la gloire... Il fait la rencontre de Karl Walter Block, autrichien au charisme magnétique, qui prétend être le père d'une méthode révolutionnaire de détection des champs pétrolifères. Markus, rapidement convaincu, n'hésite pas à engager la fortune de son héritage dans le projet du vieil homme. Les deux associés fondent leur société. D'abord sceptiques, les investisseurs se révèlent beaucoup plus enthousiastes lorsque la méthode Block parvient à mettre à jour une source dans le Dakota du sud, là où personne n'aurait pu en soupçonner l'existence. Dès lors, le succès de l'entreprise parait assuré. [...]
Difficile de résumer en quelques lignes le contenu de ce roman fleuve
qui ne laisse que peu de répit à son lecteur... Scindé en deux parties,
le roman s'attelle à décortiquer sa thématique sous des angles
multiples et par le biais de nombreux personnages, la première partie
étant principalement centrée sur le projet de la méthode Block, et la
seconde, consacrée aux répercussions dramatiques que le tarissement du
puit de Ghawar (le plus vaste champ pétrolifère saoudien découvert à ce
jour) occasionnerait sur la marche du monde.
Une partie « actuelle », donc, et une seconde partie plus « prospective
», où Andreas Eschbach laisse libre cours à son imagination pour nous
dépeindre l'inexorable dégradation de notre société, toujours avec un
souci de rigueur, de réalisme, et sans catastrophisme aguicheur... Car
ici, il n'est nullement question de titiller la fibre voyeuse du
lecteur. Le ton est plus volontiers à la véracité scientifique. Le
roman, fortement documenté, s'appuie sur de solides bases théoriques et
historiques. Le lecteur profite ainsi d'un éclairage pertinent sur de
nombreux pans de l'histoire de l'énergie fossile, avec à la clef la
mise à nu des complexes ramifications géostratégiques nouées entre les
différentes nations autour de l'or noir...
En guise d'illustrations, certains évènements décisifs de cette
passionnante Histoire nous sont relatés : le pacte passé entre le
président Roosevelt et le roi saoudien Ibn Saoud au sortir de la
seconde guerre mondiale ; le rôle de certains grands noms de
l'industrie pétrochimique [...] Des rétrospectives ponctuelles qui
apportent au roman un arrière-plan cohérent et une épaisseur bienvenue.
Outre cet aspect didactique, le roman cultive une intrigue dont la
construction et le découpage, remarquables, sont à souligner : c'est
par fragments successifs que cette intrigue nous est dévoilée [...].
Andreas Eschbach met en scène une impressionnante quantité de
personnages, chacun porteur de sa propre destinée, mais dont les
trajectoires individuelles finissent par se croiser pour former un
tissu épais, une fresque de grande envergure faisant office de parfaite
armature à l'écroulement du monde alentour...
Si la plume se veut lisse, édulcorée, au service d'une narration à la
fois dense et dynamique, le roman n'en est pas moins parsemé de moments
forts en émotions, et capturés par l'auteur avec une indéniable
sensibilité : ce sont des petits épisodes d'apparence anodine, pris sur
le vif, mais qui témoignent d'une profonde compréhension de l'humain :
la lettre d'un fils expatrié à son père et à sa mère saoudiens en
larmes ; la disparition progressive des petits commerces de village qui
signent la mort inexorable d'une communauté ; ou encore, l'acharnement
d'un homme en qui personne ne veut croire mais dont l'obstination finit
par être récompensée... Autant de petites mosaïques lumineuses qui
éclairent le récit d'une touche profondément humaine et qui nous
confirment, si besoin était, qu'Andreas Eschbach appartient
définitivement aux grands écrivains de sa génération...
Goldeneyes, Le Cafard cosmique , 1er février 2009.