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Bordage - Les dames blanches - Libération
Posté le 21 juillet 2015

Rencontrer Pierre Bordage à Nantes se présentait comme une évidence. Rien dans son abondante bibliographie n’accorde pourtant de place privilégiée à la ville des bords de Loire. La quarantaine de titres sortis en trente ans privilégie l’imaginaire plutôt qu’une cartographie du réel. Mais un auteur, parfois malgré lui, n’est pas une entité sans racines ou sans écosystème, planant dans l’éther, disparaissant derrière ses écrits. Pierre Bordage est relié à Nantes, ne serait-ce que parce que l’éditeur qui l’a propulsé, l’Atalante, siège au cœur de la préfecture de région et que le festival des Utopiales l’a gardé onze ans pour président (ce qui lui a valu la médaille d’honneur de la ville). Autres affinités plus lointaines, indépendantes de l’auteur, mais qui créent une sorte d’amas signifiant qui colle en partie à la représentation culturelle de la ville : l’illustre Jules Verne, romancier d’anticipation, y naquit, et de surcroît les machines de l’île donnent un cachet steampunk à son histoire industrielle.

Musée Jules Verne

Retrouver donc l’écrivain in situ, dans son port d’attache, et lui laisser le choix du parcours. Dès la sortie de la gare, côté nord et donc pas vers l’île de Nantes avec ses machines, le Lieu unique ou le musée Jules Verne, sa claire intention est de donner à sentir un Nantes intime plutôt qu’un lieu déjà symboliquement marqué. Cheminer simplement. Marcher permet de dérouler le fil, de faire émerger au passage des différents quartiers les souvenirs dans les pas, la silhouette du passé se superposant sur celle du présent.

«Une douceur incomparable, une langueur presque, imprégnait son atmosphère», a écrit Pierre Bordage à propos de Nantes, dans une courte nouvelle de 2007 (1). Le narrateur vient pour la première fois dans la cité pour un rendez-vous avec une femme avec laquelle il correspond par mail depuis deux ans mais qu’il n’a jamais vue. Elle lui a écrit qu’ils sauraient se rencontrer s’ils en avaient tous deux le désir. L’homme erre dans les rues, porté par la découverte environnante, avant de réaliser à l’aube qu’un message caché dans un de leurs échanges vise à l’amener passage de la Châtelaine. Elle lui apparaît alors, blonde, diaphane, féerique, comme dans son désir. A son étreinte, elle s’évanouit, éphémère point de contact entre deux personnages repartis chacun de leur côté dans un labyrinthe de l’espace et du temps. 

Figure pivot

Ce 10 juin 2015, Pierre Bordage emprunte d’abord la même direction que son personnage. Plein cap vers le château, pour remonter le long des ruelles étroites du vieux quartier du Bouffay. L’étudiant commence à se matérialiser. En 1973, un jeune Vendéen né à La Réorthe vient faire ses études à Nantes. Le passionné d’histoire a finalement opté pour la fac de lettres modernes. Bien lui en a pris. Un cours de littérature comparée lui ouvre l’accès à un autre monde : il porte sur la science-fiction américaine de l’âge d’or (Demain les Chiens de Simak, Chroniques martiennes de Ray Bradbury). A l’époque, il dévore surtout Bob Morane. Un atelier de création littéraire se charge ensuite de lui infuser le plaisir d’écrire. Quarante ans après, l’écrivain se souvient de monsieur Defoix, figure pivot de la suite de sa carrière. «Je vous note au nombre de pages, disait M. Defoix. Vous faites ce que vous voulez sans préjugés. Vous ne serez pas jugé sur le contenu mais sur la quantité.» La consigne paraît à rebrousse-poil de ce qu’on attend d’un littéraire, communément adepte de style et de construction narrative. Celle-ci eut pour résultat chez Bordage, déjà fervent de mythologie, de l’aider à ouvrir le robinet à fond. «J’ai découvert le plaisir de raconter des histoires, d’abord comme une écriture automatique, puis elles se sont structurées.»

Rue Sully, à un passage piétons, une dame le reconnaît et se dirige vers lui. Elle s’occupe d’une association organisatrice de rencontres littéraires. Toujours affable, Pierre Bordage lui raconte qu’il est invité à un festival au Bhoutan cet été, ce qui paraît quand même du dernier chic exotique. La balade débouche ensuite sur le quai de Versailles et on le sent frémir à la vue de l’eau et des bateaux, l’Erdre apparaît à cet endroit-là. «Nantes est une ville de comblement, raconte ce passionné d’histoire. C’est ce qui s’est fait avec l’île Feydeau en 1750, avec la méthode hollandaise.» L’époque des négriers, l’insurrection vendéenne, le sinistre Carrier… la matière se déroule au fur et à mesure de la progression sur la voie qui longe l’Erdre. François Ier disait, souligne-t-il amusé, que l’Erdre est la plus belle rivière de France.

Ce mixte d’urbain et d’eau constitue un parcours que l’écrivain connaît sur le bout des orteils. Un peu plus en amont se trouve le quartier Saint-Félix, où il a habité de 2009 à 2012, délaissant provisoirement sa grande maison de Boussay. «Peu attaché au matériel», il a d’ailleurs décidé de mettre en vente ladite demeure, acquise à son retour de Kansas City. Peu de temps avant, il avait reçu le prix de la Tour Eiffel pour Wang, un cycle qui se déroule au XXIIIe siècle dans un tiers-monde ghettoïsé par l’Occident. Ce prix récompensait la «qualité de sa langue française» et ses «qualités d’inventeur et de conteur».

A Saint-Félix, Bordage montre du doigt l’endroit où il a séjourné. En ce début 2009, sa femme venait de disparaître, fauchée par une voiture pendant leurs vacances en Inde. Il avait besoin de s’éloigner de Boussay où il vivait seul. «Je me souviens d’un isolement très fort à la campagne.» Durant les trois années qui ont suivi, il marchait le long de l’Erdre l’après-midi, observant les oiseaux et le va-et-vient des navigables. «Le dernier bateau-lavoir, qui servait aux lavandières nombreuses à une époque ici, a été transformé en habitation», renseigne-t-il.

un air de mangrove

Dans le jardin japonais, les employés municipaux élaguent des arbres en cette fin de matinée de printemps. Peut-être est-ce ici, ou cela aurait pu, que l’enfant de la campagne explique que le nom «bordage» veut dire métairie au bord d’une grande propriété, ajoutant que son père était un petit métayer. Parfois, le chemin se réduit et contraint les nombreux joggeurs à doubler en interpellant gentiment les promeneurs. Plus loin, après les lignes paysagères asiatiques, le bord de la rivière offre un air de mangrove, avec des branches trempant comme dans un marais. Une famille de ragondins y prenait souvent ses quartiers. De fait, une belle bête se prélasse placidement en contrebas comme pour appuyer les dires de Bordage.

Après l’année d’’éveil à l’écriture et à la SF, Pierre Bordage n’a plus cessé d’écrire, à flots continus. Sa première tentative fait chou blanc, seul Grasset lui envoie «une critique personnalisée et encourageante». Le grand soir éditorial attendra et il enchaîne différents métiers. En 1981, il monte une librairie ésotérique rue d’Alésia à Paris, dont Françoise Hardy sera une des plus fidèles clientes. En 1985, il s’installe dans le Gers et produit les 2 000 pages des Guerriers du silence en six mois, sur un cahier d’écolier. Le souvenir d’une expérience d’écriture intense. On devine chez lui la nostalgie de ce moment de jaillissement, après lequel il a peut-être ensuite couru toute sa vie.

Ce n’est qu’en 1992, que cet ancien karatéka et passionné de basket devenu journaliste sportif est enfin publié. La maison d’édition Vaugirard lui propose d’écrire la série des Rohel, le conquérant. Peu après, il découvre les éditions l’Atlante qui publient Orson Scott Card traduit par son ancien professeur de banjo Patrick Couton. Il livre à Pierre Michaut, le directeur, ses Guerriers du silence, space opera épique. La trilogie connaît un succès immédiat, Pierre Bordage gagne l’accréditation définitive dans la SF française, qui vit un joli renouveau dans ce milieu des années 90.

Mais, conteur invétéré avant d’être un architecte d’univers, Pierre Bordage s’avère un touche-à-tout virtuose. Non content du space opera, il chevauche vers la fantasy initiatique avec les impressionnantes Fables de l’Humpur, rédigées alors qu’il s’est installé avec sa famille en Dordogne, puis se lance à pleins poumons dans le roman historique. Avec la même recherche langagière. Dix ans après, on sent à la manière dont il en parle la course de fond qu’a représentée l’Enjomineur, trilogie vendéenne qui se déroule de 1792 à 1794. Manière d’enjoliver ou vrai défi de fin de soirée arrosée : ce projet est né, dit-il, après une conversation avec Jean-Christophe Rufin, tout juste lauréat du Goncourt, sur la plage d’un très bel hôtel de Guadeloupe. A-côté plaisant d’un salon du livre auquel ils étaient tous deux invités. Les deux auteurs en viennent à échanger sur leur dominante respective, constatant que l’un est plutôt tourné vers le roman historique, l’autre vers la science-fiction. Reconstituer l’histoire du passé ou construire celle du futur… Un challenge serait peut-être de prendre l’autre sens du temps… En 2004, Rufin publie une dystopie, Globalia ; Bordage le premier volume de l’Enjomineur, de la fantasy historique. «L’Enjomineur m’a demandé beaucoup de travail : je me suis mis dans la peau des gens de l’époque, me documentant énormément sur les faits historiques et en vérifiant un mot sur deux…» Pour le Vendéen natal, il était entendu qu’il évoquerait un jour le traumatisme encore palpable, les «atrocités populicides qui ont été le laboratoire des horreurs à venir, du communisme, de l’idéologie totalitaire». L’auteur a tout de même mis son grain de sel en infusant du surnaturel, tout en s’efforçant d’être scrupuleux. Quelque chose en lui est plus fort que tout. «Je ne peux pas m’empêcher de mettre de l’imaginaire. Il me faut un petit vertige, un décollement de la réalité.»

«Janséniste du style»

S’il a été publié tard, à 30 ans, Pierre Bordage a maintenu depuis un rythme de publication soutenu, avec parfois deux à trois titres par an. «J’écris moins aujourd’hui, car je pratique l’écriture comme une immersion totale qui me demande beaucoup d’énergie.» Le regard de sa femme Hamama, doctorante en lettres qui rêvait d’écrire sans jamais y être parvenue, lui manque peut-être aussi. Cet amoureux du latin, ce «janséniste du style» comme il s’est un jour défini, s’est toujours consacré à l’activité avec une attention de métronome. Pendant longtemps, il se mettait à son bureau quotidiennement vers 8 h 30-9 heures pour n’arrêter que vers 19 heures. «Maintenant, je m’astreins à sortir vers 15 heures. Mon métier est un travail d’artisan. Mon atelier, c’est mon bureau.» A tel point qu’il a calibré sa productivité : 10 pages à 2 200 signes et la journée est réussie. Il n’est bien qu’avec la police Times new roman, corps 14, interlignage 1,5. Autre manie d’écrivain : il ne peut écrire qu’à son bureau à la différence d’autres congénères, plus à l’aise dans les cafés ou qui grattent même en voyage. Jamais la nuit, «trop angoissant, hostile». Au-delà du cérémonial, Pierre Bordage n’a pas cessé de suivre la voie ouverte par M. Defoix. «J’écris spontanément, sans faire de plan et, au fur et à mesure, l’histoire trouve sa propre cohérence. A chaque fois, je me lance dans le vide. C’est un acte de confiance constante envers l’inspiration.» Il se catalogue lui-même dans la catégorie des «scripturants», définie par l’écrivain et le théoricien de SF Francis Berthelot, à la différence des «structurants». «Cela veut dire qui a besoin de l’écriture pour avancer. Quand j’ai une bible, j’essaie de me couler dedans. Mais quand on me donne un pitch, c’est une torture.»

C’est la Belle Equipe que vise le meneur après une petite heure de déambulation, un restaurant sympathique qui surplombe l’Erdre peu après l’université. A l’intérieur, Pierre Bordage continue à dérouler avec la même douceur, sans jamais d’embardée dans la voix ni flamme d’émotivité déplacée. Je me souviens d’un débat il y a quelques années sur la grande scène des Utopiales : Jean-Christophe Rufin avait parlé comme sur la défensive, peut-être parce qu’il appréhendait la tension que pouvait susciter ce qui pouvait être considéré comme une intrusion dans un milieu plutôt clanique avec ses codes précis. Pierre Bordage s’était exprimé à son tour avec simplicité et tolérance, sans être tenté un instant par le moindre élan cruel en direction du fragile intervenant. Pour lui, la reconnaissance n’est pas un enjeu, et il est l’un des rares à vivre de sa plume. Une constance qui fait d’emblée de cette haute stature un personnage familier et rassurant des festivals du genre.

Bulles invincibles

Cette sorte de détachement vient-il du mysticisme qui l’accompagne depuis toujours ? «Enfant, j’entendais des élans à l’intérieur de moi et ressentais une perception au-delà du monde.» Quatre ans de petit séminaire l’ont dégoûté de la religion, une «oppression», mais il a cultivé le mysticisme, s’intéressant au taoïsme, au bouddhisme, aux idées de Jiddu Krishnamurti. «Cela a influencé toute mon écriture, jusqu’à aujourd’hui.» Ses romans mettent souvent en scène des personnages qui mènent un travail spirituel sur eux-mêmes. Un personnage des Dames blanches, la journaliste Camille, opère cette sorte de cheminement tout au long de la quarantaine d’années que couvre le livre, subdivisé en chapitres qui portent chacun un prénom. Les dames blanches, comme une référence à la légende des lavandières annonciatrices de la mort… «Je conduis mes héros à développer leur part spirituelle, à retrouver leur force intérieure qui les rend incontrôlables», acquiesce-t-il, étonné lui aussi que son roman, tout juste sorti chez l’Atalante, n’arrive sur la table qu’à la fin de la balade.

Les dames blanches sont d’immenses bulles extraterrestres débarquées un jour sur une terre et qui absorbent petit à petit tous les enfants de la planète de moins de 4 ans. Sa vision de l’invasion sert en fait à pousser son sujet, l’homme confronté à ses propres limites. Dans quelle mesure accepterait-on de sacrifier ses propres enfants ? N’en ferait-on pas autant dans de telles circonstances ? Le propos critique aussi le libéralisme et son matérialisme. Les bulles, être intelligents qui résistent à toutes les tentatives de destruction, même les missiles à tête nucléaire, anéantissent toutes les ondes. Plus de pétrole, de téléphone, d’Internet, de courrier…. Sans doute moins ambitieux en terme de SF que d’autres de ses romans, les Dames blanches montrent que Pierre Bordage a gagné en épure, empreint de la même quête intérieure. «Le styliste, dit-il enfin, va faire bouger la surface de l’eau pour qu’on s’intéresse aux vagues. Pour celui qui s’intéresse au futur, la surface apparaît lisse et l’effet de miroir dévoile les fonds.»

Frédérique Roussel - Libération



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