Belmessous - Le Nouveau Bonheur Français - L'Humanité
Posté le 26 mars 2009
« Une ville hors des fracas du monde, conçue pour les seuls "gagnants" »
Dans un essai pertinent, le journaliste Hacène Belmessous nous plonge dans « le monde selon Disney ». Chacun doit y avoir le bon profil économique et social. Entretien.
Dans votre livre le Nouveau Bonheur français ou le monde selon Disney (1), vous faites référence à l’urbanisme de la cité de Noisiel, du XIXe siècle, dont le but était de faire des ouvriers des individus homogénéisés. Aujourd’hui, le nouveau cobaye est, dites-vous, l’habitant du Val d’Europe…
Hacène Belmessous.
À l’époque de la ville industrielle, le patronat souhaitait avoir à sa disposition un individu malléable qui réponde aux besoins de la production. Un individu de compromis qui ne revendique rien. L’ouvrier, en mettant à disposition sa force de travail, était méritant. Le patron le récompensait donc par un logement. Dans la ville de Disney, l’individu doit faire preuve du même mérite en acceptant les « valeurs » du territoire. (...)
À quelles aspirations ce territoire répond-il ?
Hacène Belmessous.
Dans les années 1970, on commence à acter l’échec des villes
nouvelles. Le lotissement produisait pourtant du collectif au sens où
une vie communautaire existait. Les maisons et le territoire, tels
qu’ils étaient pensés, ne répondaient pourtant plus aux attentes des
classes moyennes. Dans le même temps, des difficultés émergent dans les
banlieues populaires. Il existe un lien entre la création du Val
d’Europe et cette fracture territoriale. Disney n’est pas seulement
venu en France pour construire un parc mais pour ériger un nouveau mode
de vie. Si le parc incarne la dimension du loisir, la ville est,
elle-même, un mode de consommation de la vie.
Cela signifie-t-il que l’État renonce à faire la ville et donc à générer de la mixité sociale ?
Hacène Belmessous.
L’État fait d’abord preuve de réalisme économique : l’installation
de Disney génère des milliers d’emplois. Néanmoins, l’État ne se
sentait effectivement plus en capacité de fabriquer de la ville et de
se faire le garant du lien social. Le Val d’Europe est clairement
destiné aux classes moyennes. Ce n’est pas une ville privée car nous ne
sommes pas dans une communauté fermée. Elle est hypersélective,
c’est-à-dire que n’importe qui peut y aller à condition qu’il en ait le
profil social, économique et qu’il accepte les conditions d’existence
dans ce territoire.
Qu’en est-il du logement social dans cet univers et surtout de l’application de la loi SRU ?
Hacène Belmessous.
C’est un vrai tabou. La loi a complètement été piétinée. Un
employé de la préfecture explique qu’un accord a été passé entre le
préfet, le maire de Meaux, Jean-François Copé, et les édiles de
Marne-la-Vallée, pour que le Val d’Europe soit protégé. C’est-à-dire
qu’on filtre les populations qui obtiennent un logement social au Val
d’Europe. Ainsi, on privilégie les demandeurs de logements émanant des
listes des communes du Val plutôt que ceux du contingent préfectoral.
Les mairies s’arrangent ainsi pour que les habitants ne troublent pas
la bonne marche du territoire. Jusqu’en 2008, ces communes n’étaient
pas concernées par la loi SRU puisque le bassin de population n’était
pas suffisant. Mais elles se sont prémunies afin de sauvegarder cet
endroit. Cela donne l’impression d’un territoire cohérent, d’un décor
sans conflit.
Il existe néanmoins des rapports de forces entre, d’un côté,
les locataires du parc social, la petite classe moyenne qui vit en
pavillon et, de l’autre, les propriétaires de grandes maisons Kaufman.
Qui les tempère ?
Hacène Belmessous.
Disney ne gère pas les relations sociales. Il y a bien des
conflits de classes mais personne ne veut révolutionner ce territoire
car tous se vivent comme des privilégiés en France : le fracas du monde
atterrit dans le téléviseur et non au pied de leur maison. Malgré tout,
il y a des fractures. Les locataires du social sentent de la suspicion
à leur égard. C’est l’idée que le logement social peut déborder à tout
moment et que l’État est défaillant. Il est perçu comme un simple
pacificateur de territoire : lorsque ça explose, il envoie son armée
pour que ça cesse. Ces habitants ne sont plus dans cette demande de
pacification. Leur demande est que le territoire soit cadenassé par
anticipation.
Le Val d’Europe, en tant que modèle de ville, fera-t-il des petits ?
Hacène Belmessous.
Inévitablement. Il sert de modèle justement parce qu’il n’y a pas
d’alternative. Paris et les grandes métropoles sont elles-mêmes des
villes qui se muséifient et n’attirent que les classes moyennes et la
bourgeoisie. Ces villes se vident de leurs familles et éjectent les
personnes âgées. Le contre-modèle n’est pas non plus celui de la
banlieue populaire ou de la résidence fermée. Le Val d’Europe est conçu
pour les gagnants. D’un côté, les multinationales géreront leur petit
territoire et, de l’autre, l’État gérera la pénurie. Est-ce là le
modèle de société que l’on veut ?
Le Grand Paris n’est-il pas en capacité d’envisager d’autres modèles ?
Hacène Belmessous.
Je ne le crois pas. Prenons l’exemple du droit au
logement opposable. Aujourd’hui, on l’interdépartementalise parce que
Paris n’a fait qu’une centaine de propositions de relogement sur les 6
000 dossiers éligibles. On éjecte ainsi tous les demandeurs sur la
banlieue. Force est de constater que la question urbaine n’intéresse
personne. Rien n’a été opposé à la France de propriétaires de Sarkozy.
Personne n’a dit que le logement collectif était l. Pourtant, il
véhicule cette idée de solidarité et d’altérité. La rénovation urbaine,
elle-même, est basée sur la démolition des logements collectifs. Et,
tant que le collectif sera suspect, le Val d’Europe demeurera le
modèle.
(1) éditions l’Atalante, 2009.
Hacène Belmessous est aussi l’auteur de Mixité sociale : une imposture (l’Atalante, 2006) .
Entretien réalisé par Lina Sankari