Juan Miguel Aguilera nous emmène loin. Dans les siècles et les millénaires. Avec son dernier roman, Le filet d'Indra, l'écrivain espagnol nous offre une vraie et grande histoire de bonne vieille science-fiction. Qui donne le vertige tant elle nous fait parcourir le temps d'un futur très lointain qui nous ramène en même temps à la naissance même de notre monde.
Tout commence au Canada. Dans le sous-sol des Territoires du Nord-Ouest, on a découvert une géode de 2 km de diamètre. En diamant noir. Vieux de deux milliards d'années. Pas humain, ça. Une équipe de militaires et de civils l'étudie dans le plus grand secret.
« La sphère, c'est la forme parfaite, explique Aguilera, rencontré aux Imaginales d'Epinal. Et puis, elle peut contenir tellement de choses. » Celle-ci est creuse. A l'intérieur flotte un cylindre. Dans ce cylindre, un anneau bleu, une singularité, comme un trou noir. Par accident, ou par sabotage, un engin robotisé endommage la sphère, qui se défend en émettant un champ de force qui l'entoure, englobant toute l'équipe. Celle-ci est coincée à l'intérieur. Et la température, déjà froide dans ces terres canadiennes, descend, descend, descend. Que va faire Jim, le chef de l'équipe, que vont faire Laura et Neko, les physiciens ? Le jeune Neko propose de passer à travers le trou noir pour ne pas se résoudre à mourir de froid. Et pour échouer, peut-être, dans un autre monde ou un autre temps.
Cette histoire de SF s'appuie sur une base scientifique solide. « Je suis fasciné par la science. J'adore ça. Un de mes loisirs, c'est de lire des revues scientifiques. Ma formation de base, c'est les beaux-arts, je suis dessinateur industriel. Et j'exécute des tas de dessins pour représenter les univers que j'imagine. »
On peut ne pas comprendre tout l'aspect scientifique du Filet d'Indra, cette valse des trous noirs et des millénaires Mais il suffit de se laisser aller, évidemment : cela n'enlève rien à la pertinence du scénario. Et à la qualité du récit. Car si Aguilera veut s'ancrer dans une physique plausible, il veut surtout faire évoluer des gens dans cet univers, voir les réactions de ces hommes et femmes de chair et de sang emportés dans des situations qui les dépassent. Jim et Laura furent mariés, un temps. Neko est brillant, plein d'intuitions mais un brin méprisant. Et il y a un traître dans la bande.
« Je veux toujours placer des êtres vrais dans mes histoires, leur donner une impression de réalisme. Je ne veux pas de ces héros américains aseptisés qui ne mangent jamais, qui n'ont aucune nécessité physiologique. Moi je préfère leur donner des besoins humains, ça les rend plus vrais. »
Dans ses romans proto-historiques (La folie de Dieu, Rihla, Le sommeil de la raison), dans ses histoires de SF (Mondes et démons, Le filet d'Indra), Aguilera imagine la rencontre avec d'autres civilisations : étrangères dans l'histoire, extraterrestres dans la SF, et tente avant tout de les faire comprendre, même si les différences sont énormes au point de faire peur. « Ce qui est passionnant, c'est de voir l'évolution des sociétés. Le contact avec les extraterrestres des histoires de SF, avec les Aztèques dans Rihla, c'est la même chose. On apprend à appréhender ce qu'on ne comprend pas au départ, ce qui nous apparaît monstrueux, parce que ces “aliens” sont intelligents et ne sont pas irrationnels. »