Zémal de Javier Negrete



Enfin, je me suis frotté à la Chronique de Tramorée de l'excellent Javier Negrete.

L'auteur espagnol avait mis la barre très haut avec les deux autres œuvres de lui que j'avais eu l'occasion de lire par le passé : Seigneurs de l'Olympe, et Alexandre le Grand et les Aigles de Rome. J'avais dévoré ces deux romans qui m'avaient réellement fait vibrer, notamment le second, qui a été un de mes coups de cœur d'il y a deux ans. Maintenant, les romans de Negrete sont pour moi un cadeau à offrir, aux amateurs de bonne littérature et d'histoire.

Dans Zémal, premier tome de la Chronique de Tramorée, nous basculons tout de suite dans un univers très différent. Finie l'uchronie et l'épopée mythologique, ici, nous sommes dans un univers de fantasy tout ce qu'il y a de plus classique. Rien ne surprendra donc le lecteur aguerri du genre, du catalogue de noms alambiqués aux prophéties, en passant par le héros jeune et inexpérimenté fils de peu au début, mais dont l'héritage familial réserve quelques surprises. Des surprises ? Pas forcément. En effet, il s'agit tout de même d'un des poncifs les plus attendus de la littérature de fantasy que d'avoir un jeune fils de fermier (même riche, ici), être en réalité le fils caché du véritable héritier du trône de l'empire Mahachin'chouett. On découvre donc ici que Negrete n'a pas échappé aux gros pièges du genre, et à l'instar de ses collègues, il nous guide dans un roman d'apprentissage qui commence de façon plutôt attendue.

Mais il demeure, bien heureusement, une discipline dans laquelle Negrete écrase ses confrères au rouleau compresseur : c'est le style. Zémal est mené de la plume magique qui nous a fait rêver dans les autres grands romans de l'auteur, et pas un instant on ne se lasse, pas un instant on ne s'ennuie. Le rythme est parfait, et nous absorbe complètement, jusqu'à nous priver de notre volonté de reposer le livre afin d'en apprendre plus : vite ! La suite ! Dormir ? Mais pour quoi faire ?

Les descriptions sont riches et dynamiques, teintées de la grande imagination de Negrete qu'il étaye de ses connaissances encyclopédiques en civilisations anciennes. Du coup, peu importe les quelques clichés disséminés ça et là, car l'art de Negrete va au-delà de ça : il se joue de ces idées reçues, et les contrebalance avec de gros rebondissements inattendus et des retournements dramatiques de situation qui font voler en éclat le beau cadre qu'on pensait suivre confortablement jusqu'à la fin. Le lecteur est bousculé, secoué par un souffle épique sans cesse renouvelé.

Et lorsqu'on atteint la dernière page, on comprend que le monsieur n'a révélé qu'une infime partie de son projet pour cet univers et ces personnages, et c'est tant mieux ! Car on s'y attache à ces bougres ! Le calme froid et compétent de Kratos May, la témérité innocente et le talent de Derguin Gorion, la frustration du jeune Mikhon malmené par les aléas d'un destin qu'il ne contrôle pas. Les méchants sont détestables à souhait, et c'est peut-être là qu'un petit côté négatif pourrait faire surface : un petit peu plus d'humanité dans ces personnages n'aurait pas fait de mal, histoire de les sortir un peu de leur carcan... Ouh qu'il est méchant Apérion ! Ouh qu'il est méchant Togul Barok ! On a compris leur psychologie dès les trois premières lignes. Peut-être qu'il aurait également été enviable d'avoir un peu plus de personnages féminins forts... Ceux présentés dans le premier tome sont encore un petit peu fades, espérons que la suite se chargera de redorer le blason de ces dames.

Dans l'ensemble, nous avons donc une pichenette de remarques négatives qui croulent sous les qualités du premier tome de ce cycle que je vais m'empresser de poursuivre dans l'énorme pavé Syfron, tome II de la Chronique de Tramorée.