Voix
Chronique des rivages de l’Ouest
Date de parution :
septembre 2010
Série : Chronique des rivages de l'ouest
Tome : 2
Traduit par : Mikael Cabon
ISBN13 : 9782841725168
Nombre de pages : 288
Prix : 17,00 €
État :
disponible
«Mon premier réel souvenir est d’écrire la formule donnant accès à la salle secrète. Je suis si petite qu’il me faut lever le bras très haut pour tracer les signes où il se doit sur le mur du couloir, en l’air, sans toucher le revêtement. Une ouverture se ménage dans la paroi. J’entre.»
Ansul était jadis une ville paisible, riche de ses nombreuses bibliothèques, ses écoles et ses temples.
C’était avant l’occupation des Alds. Les Alds croient en la présence de démons dissimulés dans les mots. Aussi interdisent-ils la lecture et l’écriture, sous peine de mort.
Tout cela changera-t-il bientôt? Voici venus des Entre-Terres le poète Orrec Caspro et son épouse Gry. Dans la voix du conteur résonne un appel qui peut éveiller le peuple opprimé.
« Chronique des rivages de l’Ouest » se compose de trois romans. Dons a obtenu le Pen/USA Award en 2005 et Pouvoirs le prix Nebula en 2008.
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Le Guin - Voix - ActuSf
Posté le 28 octobre 2010 -
S’inspirant de la tradition orale des nomades du désert, de leur goût pour la poésie dite et chantée, Ursula Le Guin conçoit une société ennemie du livre, cohérente et pertinente. À la façon des religieux irlandais du Haut Moyen Age, dans un monde privé d’écrit, détenir des livres et savoir lire est une promesse de progrès de la civilisation. Que cette promesse soit entre les mains, les yeux et la voix de quelques personnages donne une dimension héroïque et magique au savoir. Préserver le savoir pour le faire éclore plus tard. En garder le secret, même sous la torture. Garder l’espoir tandis que la nouvelle génération sombre dans l’ignorance.
Le récit d’Ursula Le Guin paraît à bien des égards métaphorique. On peut y lire certains parallèles avec la réalité du monde d’aujourd’hui. D’une part avec l’obscurantisme religieux qui vilipende le savoir scientifique dans de nombreux pays du monde, y compris aux Etats-Unis, pays de l’auteure. D’autre part, la montée en puissance de l’oral et de l’image dans la culture mondiale. Non seulement ce mouvement va à l’encontre de l’écriture et de la lecture, mais il les galvaude. Il inscrit l’écrit dans l’instantanéité et non dans la réflexion. Il l’oralise dans sa forme (syndrome SMS et maîtrise de l’orthographe). Il accule l’écrit dans la répétition, dans le compromis et la simplicité et non dans l’authenticité, parfois subtile, de la culture. Pour lutter contre cette négligence contemporaine, le remède d’Ursula Le Guin est simple : lisez, relisez, réfléchissez, un livre est un univers qu’il faut visiter et revisiter. Ne vous contentez pas de la parole, celle des rumeurs, celle des médias, saisissez-vous de la matière de la langue et de la magie qui l’a inspirée.
À tout le moins, on pourra y voir des références à la vie et l’enfance, réelle ou rêvée, d’Ursula Le Guin. Elle a su s’élever en lisant et aider, en écrivant, des générations à mieux comprendre le monde. Et si son œuvre n’était pas destinée à nous libérer, comme Ansul, du joug de l’ignorance, elle nous aura au moins invités à plus de sagesse, de compréhension et de tolérance.
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Le Guin - Voix - Le Cafard cosmique
Posté le 26 novembre 2010 -
Inutile de faire un dessin : Voix, sous ses airs de Fahrenheit 451 transposé dans un univers de fantasy passablement « réaliste », est un vibrant réquisitoire contre les intégrismes les plus obscurantistes. Mais, contexte oblige, on avouera qu’il paraît cibler tout particulièrement les tendances les plus radicales de l’islamisme, et en premier lieu celui des Talibans. La révolution libératrice ayant en outre plus ou moins un déclencheur extérieur, avec l’arrivée du poète Orrec Caspro flambeau de la liberté, il est difficile de ne pas faire le lien avec l’actualité. Et, disons-le tout net, avec tout autre auteur qu’Ursula K. Le Guin, cela aurait pu sentir passablement mauvais…
Mais, heureusement, il s’agit bien d’un roman de l’auteur des cycles de « l’Ekumen » et de « Terremer » : autant dire que nul excès de manichéisme n’est à craindre dans ce livre d’une profonde humanité et d’une grande justesse, qui sait poser de graves problèmes sans prendre le lecteur pour un imbécile en lui apportant des solutions toutes faites. Le personnage de Némar, la narratrice, est à cet égard une grande réussite, justement parce que sa haine des Alds est palpable, et qu’elle en a conscience ; a contrario, d’autres personnages parmi ses proches, comme Orrec ou le Passemestre, qui font davantage figure de sages, sont bien plus modérés. Belle figure également que celle du Gand des Alds, Iorrath, en opposition totale avec son détestable fils et les prêtres de son entourage, seuls personnages véritablement négatifs du roman – car, oui, le roman a bien quelque chose d’anticlérical, si ce n’est d’antireligieux (Némar, le Passemestre, etc., sont eux aussi très religieux, mais polythéistes, pour ne pas dire animistes).
Mais il s’agit en outre bel et bien d’un roman, et non d’un pamphlet militant, à la fois un peu convenu et politiquement un brin incorrect. L’identification avec les personnages est quasi instantanée, et, si le récit n’est finalement guère épique en dépit de son contexte révolutionnaire – mais on est rarement sur le devant de la scène –, on se prend néanmoins d’enthousiasme pour la cause des Ansuliens, leurs complexes débats politiques quant aux fins et aux moyens, et, par-dessus tout, pour ces personnages si humains, avec leurs faiblesses…
Roman potentiellement « dangereux » par son sujet, Voix se révèle donc en définitive une réussite, et un digne successeur de Dons. Avec ces deux romans, la « Chronique des Rivages de l’Ouest » est d’ores et déjà une belle œuvre de plus à l’actif d’Ursula K. Le Guin. Reste à voir comment elle va conclure tout cela : Pouvoirs arrive au printemps 2011.
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Le Guin - Voix - Culture hebdo
Posté le 05 avril 2011 -
Interdit de lire et d’écrire
On savait que les régimes totalitaristes ne portent pas
trop dans leur cœur les intellectuels, car ces poseurs de questions
deviennent gênant et risque de déstabiliser le pouvoir en place. C’est
ce qui se passe avec les Alds qui ont pour croyance que des démons se
cachent sous les mots. D’où leur interdiction aux leurs de lire ou
écrire sans quoi c’est la peine capitale qui s’applique. Mais c’est sans
compter le poète Orrec Caspr et son épouse Gry. Lui, est conteur. On
peut imaginer qu’il désapprouve les Alds. Il faut donc les rééduquer à
la beauté des mots. Ce sujet pour le moins fantaisiste revient à
l’écrivaine Ursula K. Le Guin qui maîtrise la langue et la rythmique du récit comme pas une. Du moins dans la traduction éclairée de Mikael Cabon. On a adoré.
Daniel Rolland - Culture Hebdo
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Le Guin - Voix - Lectures
Posté le 12 avril 2011 -
Et un classique incontournable de la
SF. et de la fantasy, l'Américaine Ursula Le Guin l'est
indéniablement, elle que la critique a depuis longtemps apparentée
à Tolkien et à Frank Herbert. Née en 1929, Le Guin continue
d'écrire, sans nul essoufflement. Vient de paraître, Voix, premier
volet d'une trilogie qui promet d'être remarquable.
Le récit a pour cadre un vaste
territoire imaginaire, Les Rivages de l'Ouest, dont le centre est la
ville d'Ansul, de très ancienne culture, dont l'auteur donne un plan
détaillé en tête de son roman. Ansul, cité magnifique, cœur du
monde, avant que surgisse l'invasion barbare.
Cité de l'harmonie, de l'art, de la
haute pensée, Ansul est tombée sous la coupe des Alds, peuple de
nomade des déserts de l'Asudar, incultes, fanatiques, dévastateurs.
Ces ennemis de toute culture interdisent les livres, car selon eux,
les mots seraient le repère des démons. Cependant, il demeure au
cœur de la ville, une salle cachée, où seuls peuvent pénétrer
quelques rares initiés et où sont sauvegardés des livres. La
narratrice se souvient qu'à quatorze ans, alors qu'elle ne savait
même pas lire, elle détenait de par sa mère morte, le secret pour
pénétrer dans ce sanctuaire. C'est des livres que la toute jeune
fille acquerra le pouvoir de libérer Ansul des oppresseurs barbares
; aidée en cela par le vieux passemestre, le maître de la culture
traditionnelle, personnage fascinant, doté d'une aura de sagesse et
de bienveillance, dont les réflexions lapidaires ne peuvent
qu'interpeller.
Roman d'évasion, certes, mais porteur
de sens. Éloge du langage, des livres, de la culture, laquelle
l'histoire l'a montré en Perse et en Chine, a le pouvoir d'absorber
les envahisseurs incultes.
Jacques Crickillon - Lectures
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Le Guin - Voix - olyaolenka.over-blog.com
Posté le 16 juin 2011 -
En
commençant ce tome ci, je n'étais pas sure de retrouver Orrec et Gry. Je
n'avais lu que les premières phrases de la 4ème de
couverture (parce que je n'aime pas les lire), et ils n'étaient pas
mentionnés. J'avais donc simplement l'espoir de les retrouver sans en
être sure. Mais après quelques pages, je voulais savoir.
J'ai donc lu la 4ème de couverture en entier, et en voyant leurs
deux noms, j'étais rassurée et j'ai continuer ma lecture le coeur
léger.
Durant
le premier tome, c'était Orrec qui nous racontait son histoire. Ici,
c'est Némar, jeune fille appartenant à la maison du
passemestre. Les débuts du livre sont assez durs, puisque nous
apprenons la descente en enfer de la ville d'Ansul et surtout de ses
habitants.
Puis
par la suite, nous suivons tout simplement l'histoire de Némar, sa vie
de tous les jours avec cette peur constante. A
travers Némar, nous apprenons également l'histoire de sa famille,
les Galva, et celle du passemestre, et également leur religion.
Puis
un beau jour, Orrec et Gry font leur apparition, et à partir de ce
moment, les évènements s'enchaînent. Au fur et à mesure
du livre, nous apprenons à connaître ce couple. Car nous les avions
quitté alors qu'ils étaient en fin d'adolescence dans le tome précédent.
Alors que l'histoire de Némar se passe une vingtaine
d'année après le départ d'Orrec et de Gry de leurs foyers. C'est
donc un nouveau couple que nous rencontrons. Ils ne sont plus les
enfants qu'ils étaient, mais ils sont deux adultes ayant
traversé plusieurs pays, découverts de nombreuses coutumes. Orrec
est devenu un poète connu et reconnu de tous, et Gry s'occupe toujours
des animaux.
J'ai adoré leur évolution, ce qu'ils sont devenus. Gry est certainement mon personnage préféré, son fort caractère, déjà aperçu
dans Dons, est toujours présent, et elle n'hésite pas à
dire haut et fort ce qu'elle pense. Le couple que forment Gry et Orrec
est plein de douceur et d'amour, c'est ainsi que je le
ressentais.
J'aime
également beaucoup Némar. Néanmoins, il faut remarqué qu'elle incarne
un personnage qui est assez cliché. Une orpheline
qui est pris sous l'aile d'un vieux monsieur érudit, et qui possède
un héritage particulier. Mais au final, tout est tellement bien tourné,
et l'histoire si intéressante que ça ne m'a pas dérangé
le moins du monde.
Mais à travers ces personnages principaux, il y a également tous les autres qui sont présentés : Tirio, le passemestre, Ista
également, Gudit ... chaque personnage à sa place et son rôle, et on ne peut que les apprécier.
Une chose que j'ai particulièrement aimé dans ce bouquin, c'est la place qu'ont les livres justement et la lecture. Ce peuple
qui risque la mort pour préserver les derniers livres restants, je trouve ça tellement beau, courageux, et juste.
Ce
tome est beaucoup plus intense que le précédent. Et si l'une des
critiques que j'ai pu faire aux romans d'Ursula Le Guin,
c'est à dire un certain manque d'action, oubliez la ! Ici nous en
avons ! Tout est parfaitement rythmé, et on ne s'ennuie pas une seule
seconde.
Cette histoire n'est pas seulement un livre d'apprentissage. C'est aussi un livre sur tout un peuple opprimé qui se bat. C'est
aussi un livre dans lequel la religion est présente et importante. Bref, c'est une superbe histoire, magnifiquement contée.
Si j'avais adoré le premier tome, celui ci m'a encore plus touchée, c'est un véritable coup de coeur.
Olya - olyaolenka.over-blog.com
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Le Guin - Chroniques des Rivages de l'Ouest - Bifrost
Posté le 28 juillet 2011 -
Ces dernières années, délaissant - pour un temps ? - ses incontournables cycles de " Terremer " et de " l'Ekumen ", Ursula K. Le Guin a livré une nouvelle trilogie de fantasy avec " Chronique des Rivages de l'Ouest ", composée de " Dons " (Pen/USA Award 2005), " Voix " et " Pouvoirs " (prix Nebulla 2008); ce qui fait tout de même une belle brochette de récompenses, a fortiori si l'on y rajoute le prix Locus ô combien mérité remporté par l'excellentissime Lavinia, paru en début d'année chez le même éditeur. Pour ceux qui en douteraient, il semblerait donc que l'auteur de La Main gauche de la nuit a encore bien des choses à nous dire...
" Chronique des Rivages de l'Ouest ", à l'origine, a été vendue comme une série de littérature " jeunesse ". On notera cependant que l'Atalante a choisi de ne pas insister sur cette dimension " jeunesse ", et de publier ces trois volumes dans la collection " La Dentelle du Cygne " ; ce qui apparaît particulièrement justifié à leur lecture. Ce qui est certain, c'est que les adultes auraient bien tort de s'abstenir de lire cette série en se basant sur cette seule catégorisation, car Ursula Le Guin, tout en se pliant à sa manière aux contraintes de l'exercice " jeunesse ", prend bien soin de ne jamais rabaisser son lecteur, mais au contraire de l'élever en l'amenant à réfléchir de lui-même sur des sujets graves et sérieux dont l'actualité ne saurait faire de doute: tendance qui ne dessine de plus en plus nettement au fil du cycle, jusqu'à culminer avec la réflexion politique et éthique de Pouvoirs, qui s'inscrit dans la droite lignée des Dépossédés et de Quatre chemins de pardon.
L'essentiel de l'action de Dons se concentre dans les collines des Entre-Terres. Là vivent des fermiers, qui sont tous autant de sorciers, ayant hérité de leur lignage un " don " particulier. Orrec dispose ainsi du pouvoir de destruction : il peut " défaire " tout et n'importe quoi, y compris le vivant. Un pouvoir qui le terrifie au point qu'il a choisi de ne pas en faire usage en se "mutilant": il s'est " aveuglé " à l'aide d'un bandeau sur les yeux. Car il est réputé avoir l'Oeil sauvage, et peut-être bien l'Oeil fort... Ce court roman nous rapporte ainsi les souvenirs d'Orrec, de sa plus tendre enfance à ce que l'on appellera son " émancipation ", si ce n'est l'âge adulte. On le suit donc dans ses jeux innocens avec son amie Gry, et dans sa vie de famille avec ses parents Canoc et Melle, la citadine enlevée il y a bien longtemps. Car les fermiers se révèlent parfois illards, et leur vie, déjà passablement rude, est faite de tensions régulières, débouchant parfois sur des guerres privées. Les chefs de clans, les " brantors " négocient ainsi des alliances et des mariages de raison, et leurs domaines sont autant de petits fiefs sans suzerain supérieur. Les Entre-Terres connaissent une forme d'anarchie continuelle, dont les habitants se satisfont la plupart du temps, mais qui peut avoir des conséquences cruelles. Ursula Le Guin, dans ce court roman, se montre toujours aussi douée pour inventer et décrire par le menu des sociétés complexes et crédibles. Un cadre de choix pour développer une thématique initiatique passionnante, où domine la question du libre-arbitre, fondamentale pour l'ensemble du cycle. Et on y retrouve tout ce qui a toujours fait le talent de l'auteur, le sens du détail, sa pertinence anthropologique, sa subtilité dans l'émotion, son talent pour la caractérisation des personnages... et une certaine atmosphère indéfinissable, particulièrement réussie.
Voix adopte pour sa part un cadre urbain, la cité portu es, et, surtout, voient dans les livres l'oeuvre des démons. Après avoir pris la ville, ils ont anéanti la bibliothèque et instauré un régime de terreur. La résistance n'est guère que symbolique ; il s'en trouve quelques uns pour sauver des livres, et les amener à Galvamand, la Maison de l'Oracle, où ils savent qu'ils seront en sécurité. Car Galvamand possède une bibliothèque secrète, et Némar sait tracer dans l'air les lettres qui ouvrent la porte de cette caverne au trésor. Mais si les Alds méprisent les livres, ils raffolent des poètes; aussi accueillent-ils chaleureusement le célèbre Orrec Caspro. Le Gand des Alds attend du poète qu'il récite pour lui les chants guerriers de son peuple, mais les habitants d'Ansul n'ont aux lèvres qu'un poème de la composition même d'Orrec, qui a nom " Liberté "... Sorte de Fahrenheit 451 transposé dans un univers de fantasy, Voix est un vibrant réquisitoire contre les intégrismes les plus obscurantistes. Avec tout autre auteur qu'Ursula K. Le Guin, cela aurait pu sentir passsablement mauvais... Mais nul excès de manichéisme n'est à craindre dans ce livre d'une profonde humanité et d'une grande justesse, riche en belles et complexes figures. L'identification avec les personnages est quasi instantanée, et, si le récit n'est finalement guère épique en dépit de son contexte révolutionnaire, on se prend néanmoins d'enthousiasme pour la cause des Ansuliens, leurs subtils débats politiques quant aux fins et aux moyens, et, par-dessus tout, pour ces personnages si humains, avec leurs faiblesses...
Pouvoirs, enfin, prolonge et achève ces réflexions sur la liberté, l'identité, le savoir et les relations complexes que ces notions entretiennent. Le narrateur est cette fois Gavir, un jeune esclave de la Cité-Etat d'Etra, qui n'a jamais véritablement connu la liberté - il a été enlevé tout enfant - et se contente dès lors volontiers du statu quo. Mais de graves événements surviennent, qui vont amener l'enfant des Marais, doté d'une mémoire prodigieuse et de facultés prophétiques, à fuir ses maîtres et à faire le difficile apprentissage de la liberté, en même temps qu'il cherchera à définir son identité. Long et douloureux périple - tenant de l'exode ou de la diaspora -, qui l'emènera à croiser nombre de personnages hauts en couleur, dont un charismatique émule de Spartacus et de Robin des Bois, et à remettre en question tout ce qu'il croyait savoir ; car la réalité et l'apparence ne font pas toujours bon ménage, et la liberté, la vraie liberté, n'est pas chose si répandue de par les Rivages de l'Ouest. Bien plus long que les deux romans précédents, Pouvoirs est tout aussi réussi, et en reproduit les qualités.
Avec " Chronique des Rivages de l'Ouest ", Ursula K. Le Guin lire à nouveau une brillante trilogie riche de son intelligence coutumière, et les amateurs de la dame ne seront certainement pas déçus du voyage. Chaque volume, pris indépendamment, est du plus grand intérêt, et, si l'on n'osera pas dure que l'on n'osera pas dire que l'on y atteint les sommets des meilleurs volumes de " L'Ekumen " ou de Lavinia - c'est que la barre est placée très haut -, on passe néanmoins à chaque fois un excellent moment dans cet univers " réaliste ", propice à la réflexion éthique et politique.
Dons, Voix et Pouvoirs sont donc à recommander, au-delà des considérations d'âge, à tous ceux qui apprécient la fantasy subtile et intelligente, bien loin des clichés de la big commercial fantasy lobotomisante et sans âme.
Bertrand Bonnet
Bifrost
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Le Guin - Chroniques des Rivages de l'Ouest - Galaxies n°12
Posté le 28 juillet 2011 -
On ne présente pas Ursula Le Guin. Sa bibliographie parle pour elle. Les romans de cette grande dame de la SFF, imprégnés de son goût pour la découverte et l'exploration de sociétés étrangères, visent toujours à cerner, dans le chaos des formes, la constante qui est au coeur de toute vérité humaine. On l'appelle parfois religion, ou plus simplement : lien. Les êtres de La Guin, comme dans le vrai monde, sont liés par le besoin de croire aux fictions qu'ils se créent.
Le cycle des Rivages de l'Ouest, qui fait plus qu'évoquer les lumières et les couleurs du monde de Terremer, est une oeuvre de la maturité, où le ton, la distance, la langue posée définissent les personnages et les situations :
Dons, premier volet de la trilogie, est un conte sur le renoncement. Dans les collines des Entre-Terres, vivent des tribus dont certains membres sont doués de pouvoirs surnaturels. D'un mot, d'un geste, d'un regard - comme le jeune Orrec Caspro, figure centrale du roman - ils peuvent créer ou détruire. Face à cette incertitude, le pays vit dans une sorte d'équilibre de la terreur. Orrec a hérité de son père d'un don sauvage de destruction qu'il n'a pas voulu et qu'il ne sait pas maîtriser. Etouffé par la menace constante que représente cette puissance incontrôlable, il décide de se bander les yeux, renonçant à son don mais aussi à son destin, au milieu social qui l'a vu naître. Commence dès lors pour lui un étrange parcours initiatique, fait de déchirements, d'errements, de rencontres décisives. Accompagné de Gry, la belle charmeuse d'animaux, il apprendra à creuser son sillon dans la chair d'un monde qui, pour lui être devenu étranger, n'en reste pas moins la matière sombre avec laquelle on forge des rêves.
Ce roman est la parfaite illustration littéraire d'une réflexion engagée par Marcel Mauss, à l'occasion de son essai sur la signification sociale du don. Comme son illustre aîné, Le Guin montre que le don dans les sociétés tribales n'est pas un acte gratuit, mais qu'il obéit plutôt à une logique propre, et comporte une obligation de réciprocité. Le don est créateur de lien : le don oblige celui qui le reçoit, qui ne peut se libérer que par un contre-don. Pour Mauss, le don comportait trois étapes : l'obligation de donner, l'obligation de recevoir et l'obligation de rendre. Ainsi d'Orrec : il y a une contrepartie à son renoncement. La perte (ou le don) du don paternel lui permet d'en recevoir un autre, par sa mère : une qualité d'écoute, une empathie qui se transforme peu à peu en art de conter, de recréer en imagination ce que ses yeux ne peuvent plus voir. Le contre-don d'Orrec, ce qu'il rendra aux autres, c'est la magie de sa voix, ses poèmes, ses histoires. C'est d'ailleurs la conclusion de ce petit ouvrage très réussi, qu'on peut lire comme une métaphore subtile sur le passage à l'âge adulte, récitée dans une langue à la fois élégante et précise qui sied admirablement bien à la littérature jeunesse.
Dans le second tome, Voix, la perspective s'est quelque peu déplacée. L'histoire cette fois est racontée du point de vue de Némar, une petite ratte de bibliothèque : passion périlleuse lorsqu'on vit dans une ville où posséder un livre est condamnable. Ansul était jadis une cité admirable, riche de nombreux lieux dédiés à l'étude, à la connaissance. C'était avant l'invasion des Alds. Ces nomades du désert croient en la présence de démons dissimulés entre les mots. Aussi proscrivent-ils la pratique de la lecture et de l'écriture, sous peine de mort. La résistance culturelle s'est organisée autour du passemestre Sulver Galva, dont la Maison abrite le fameux sanctuaire des livres hanté par Némar. Les habitants d'Ansul y cachent le peu d'ouvrages qui ont échappé aux Alds, ainsi que leurs espoirs de libération : une prophétie a annoncé que la renaissance de la ville sortirait de ce gouffre du savoir, d'une image, d'un mot, ou d'un signe. Voilà qu'arrivent des Entres-Terres le poète Orrec Caspro et son épouse, invités à la cour du maître des Alds. Orrec charme les nomades par sa musique et sa poésie. Mais dans la voix du conteur, gît aussi l'étincelle qui saura éveiller les forces endormies du peuple d'Ansul et le pousser à se révolter contre l'oppresseur.
D'un récit sur le renoncement, Le Guin passe à un récit d'affrontement : un combat de mots. Mots sortis des livres contre mots sortis des bouches. Fictions contre fictions. Combat feutré dans lequel les hommes, littéralement, ne sont que des porte-parole ; dont l'enjeu n'est pas moins déterminant que ceux qui se déroulent sur d'autres champs de bataille ; et dont l'issue n'est jamais véritablement tranchée. Sur cette question vertigineuse, Le guin a l'intelligence de la neutralité, même si sa symbolique semble parfois noyée dans une intrigue trop touffue pour un livre de ce calibre, et qui prend son temps pour se déployer. La peinture de la société d'Ansul, violente, décadente, haute en couleur, occasionne quelques longueurs ; elle est aussi, à bien des égards, plus chaleureuse, plus fascinante que celle des Entres Terres. Rapprochement des contraires, introspection. Tout Ursula Le Guin est là. Comme souvent chez elle, l'essentiel n'est pas dans le scénario, assez riche en rebondissements, mais dans la découverte des rapports qu'entretiennent ses personnages, dans leurs pensées et leurs travaux quotidiens, dans cette somme de petits rien qui vont des vies, des nations, des mondes.
Une lecture essentielle pour les ados qui n'en peuvent plus de Percy Jackson et de Tara Duncan...
Sam Lermite
Galaxies - numéro 12