[...] En plus du ton, de la voix du personnage, héros presque malgré lui et en proie au doute, Scalzi distille des trouvailles savoureuses qui donnent un intérêt certain à l'action et au récit. Qu'il s'agisse du processus de rajeunissement en lui-même, des brigades fantômes ou du bestiaire extra-terrestre, le lecteur y trouve son compte.
Tout juste peut-on regretter un certain flou autour des relations humains/aliens. Le contaxte des guerres exposées et l'implication des forces en action et des institutions manquent de contours structurants. Mais j'ai cru comprendre que tout ceci allait s'étoffer au cours du deuxième ouvrage (il y en a trois en tout) : Les Brigades Fantômes. Rendez-vous est pris !
Biblioman(u)
Ce premier roman de John Scalzi a valu à l'auteur une nomination pour le Prix Hugo et surtout le Prix Campbell du meilleur nouvel auteur. Récompenses amplement méritées à la lecture de ce récit de science fiction qui sous une thématique guerrière développe une fable humaniste avec une sensibilité rare et un talent indéniable. A 75 ans, John Perry, le narrateur, va s'engager dans les Forces de Défense Coloniale, les yeux bandés puisque personne ne sait ce qui se déroule là-haut et sans espoir de retour sur Terre. Qu'attend-il de cet engagement ? Et surtout, qu'attendent les FDC de recrues de 75 ans ? Nul ne sait. Si les habitants des pays du Tiers Monde peuvent aller coloniser des planètes nouvelles, les Américains ne peuvent émigrer qu'à l'âge du narrateur et simplement pour s'enrôler. Deux ans d'armées, extensibles a dix à la demande des FDC. Et après ? Un lopin de terre sur une planète comme les légionnaires romains après vingt ans de service ? Peut-être. Et avant ? Un rajeunissement ? Des améliorations physiques ? Des greffes ? Personne ne le sait sur Terre, mais les recrues espèrent cette deuxième vie, ce semblant d'immortalité qui les attirent. Le premier contact avec la FDC grâce à l'ascenseur spatial qui mené les recrues dans l'espace montre déjà que les Colonies possèdent des siècles d'avance technologiques sur la Terre Mais est-ce suffisant pour faire de vieux hommes et de vieilles femmes des combattants d'élite ?
Le Vieil homme et la guerre est un roman moderne et percutant, comme le prouve sa première phrase, pleine de promesses : « J'ai fait deux choses le jour de mes soixante- quinze ans : je suis allé sur la tombe de ma femme, puis je me suis engagé ». Dans cette phrase transparaissent les deux composantes principales de ce roman : un humanisme sensible et une inventivité rafraîchissante pour le space opéra. Humanisme qui s'exprime avant tout chez les personnages, celui du narrateur John Perry en tête. A travers lui, Scalzi évoque le vieillissement (« On peut vivre plus longtemps et on vit plus longtemps, mais on n'en vit pas moins ces années comme des vieillards ») et tout ce qui l'accompagne (perte d'êtres chers, sentiment d'abandon, etc.) ; l'amitié et nos rapports aux autres (« Nous donnions aux autres quelqu'un de qui prendre soin, ce dont nous avions besoin dans un univers qui ignorait notre existence ou s'en moquait ») ; la façon dont il faut appréhender la vie pour se la rendre plus supportable (« Finalement, j'avais réussi à faire sourire quelqu'un ce jour-là. La vie s'annonçait sous un jour meilleur »)... Le tout écrit avec un ton tantôt humoristique, léger, détendu, tantôt puissamment évocateur, comme lorsque Scalzi parvient à nous faire ressentir l'excitation du voyage teintée d'inquiétude face à l'inconnu chez les recrues. L'écriture même de Scalzi est humaniste, parvenant à déclencher en nous des sentiments, des impressions que l'on s'approprie en même temps que les personnages.
Un space opera admirablement humain
Old man’s war est un space opera, sans aucun doute. Le héros quitte la Terre dans les premiers chapitres, pour se diriger aux confins de l’univers et affronter des espèces inconnues de lui jusqu’alors. Le but : l’extension des colonies humaines et leur préservation. Les retraités terriens, après quelques modifications et un léger entraînement, se retrouvent propulsés dans un conflit gigantesque, de mission en mission, de planète en planète. Ce qui frappe dès le départ, c’est la profonde humanité qui se dégage du texte. John Perry est un homme sensible, qui a perdu sa femme de manière brutale, mais fait preuve d’une importante force intérieure. C’est aussi un homme intelligent, ouvert sur le monde, au parler percutant et subtil. Le petit vieux qui fait ses jeux de mots mine de rien, qui tente de dérider une jeune femme un peu froide par une petite blague qui tombe à plat. En bref, une personnalité crédible et attachante. Les personnes qu’il rencontre au fil de son aventure sont également de cette nature, chacun ayant son propre caractère, souvent bien trempé. John Scalzi dépeint des portraits criants de vérité, et sans qu’il s’en rende compte, les protagonistes sont devenus importants pour le lecteur, qui souffre, aime et vit avec eux.
Des défauts ? Mineurs !
Peut-être est-ce là une certaine faiblesse du roman : les héros sont presque trop parfaits. Intelligents, forts, drôles, philosophes, aux ressources presque inépuisables. Mais l’auteur compense largement ceci par leur condition humaine. Ils ne sont pas éternels et peuvent être blessés ou mourir. Un peu de bon sentiment à l’américaine en somme, qui donne une grande puissance à l’œuvre malgré tout. Le second petit défaut vient de la fin. Moins forte que le début, elle clôture néanmoins bien ce premier opus, à la fois pour terminer l’intrigue et ouvrir sur les autres romans de la saga, laissant au lecteur le soin de choisir s’il souhaite continuer l’aventure ou non. Nul doute que la réponse sera oui. L’épilogue donne, sinon une force, une nostalgie et un espoir communicatifs, qui ne laissent aucune frustration quant à l’aventure émotionnelle vécue tout au long du livre.
Un style exceptionnel, humour et émotion
Old man’s war est un premier roman, ce qui souligne d’autant plus le talent de John Scalzi, qui entraîne dès le départ le lecteur dans l’univers fantastique qu’il a créé. Le récit est très bien construit, avec des phrases simples mais pleines d’esprit ; l’auteur n’en fait pas trop, ce qui est appréciable, et laisse l’histoire le porter. Les pointes dramatiques et humoristiques arrivent aux meilleurs moments, qu’elles soient attendues ou non, et font mouche, provoquant sourire – voire rire franc – ou larmes. Cette histoire humaine en devient poétique à chaque instant, fut-il noir et sans espoir. La grande lucidité des personnages sur leur condition donne toutes les informations nécessaire au lecteur sans l’abreuver de termes techniques, tout en y associant la dimension affective. John Perry n’est de toute façon pas du tout versé dans la physique, les éléments théoriques sont apportés par un personnage secondaire et leur compréhension n’est pas vitale. Certains passages et/ou dialogues sont de véritables pépites, prenant parfois à contre-pied les attentes du lecteur, pour son plus grand plaisir.
Old man’s war (publié en France chez L’Atalante sous le titre Le Vieil homme et la guerre) est de ces livres qui font honneur à la richesse de la science-fiction, mêlant la chronique humaine aux paysages interstellaires. Un énorme coup de coeur pour ce magnifique roman de space opera, sûrement un des plus gros de ma petite carrière de lectrice SF. Indispensable !
Lelf - Imaginelf
(...) Nous suivons dans cette histoire l'engagement de John Perry - septuagénaire - dans des forces armées qui exercent leur activité dans la galaxie, pour coloniser et ensuite protéger les colons humains. Bien entendu, c'est une armée bien particulière, et nous la découvrirons en même temps que John.
Tout d'abord, dès le début de l'histoire, John m'a paru extrêmement sympathique. Ce personnage est intelligent, très humain, il a un sens de l'humour particulièrement développé. Ce n'est pas un mouton qui fait ce qu'on lui demande sans réfléchir un minimum. Il est débrouillard et a tout pour plaire ! C'est le genre de personnage que j'aime énormément et que je prends plaisir à suivre.
Ce qui est intéressant dans cette histoire, c'est que nous sommes au même point que John et ses compagnons. Nous ne savons pas à quoi nous attendre, tout comme eux. Nous découvrons un nouvel univers, un mode de fonctionnement bien particulier. Il est donc très facile de s'identifier à eux, de comprendre leurs questionnements, leurs peurs et leurs réactions. Toute une palette de sentiments surgissent à la lecture de ce roman. L'humour est très présent, que ce soit par certaines situations cocasses, ou alors par des réflexions des personnages. Mais il y a également plusieurs passages très émouvants, voire tristes. Nous avons là un très bon équilibre qui nous fait passer une agréable lecture. Ce livre pousse également à la réflexion. Ce qui m'a particulièrement interpelée, ce sont les idées qu'avait l'un des personnages sur la diplomatie plutôt que la guerre. Ce roman peut donc très facilement nous faire réfléchir à la guerre, à la colonisation, à ses conséquences et ses alternatives, même si ce n'est pas là le but premier de cette histoire.
En tout cas, je suis très heureuse de voir que j'ai apprécié ce roman. Même si quelques notions de physique sont présentes et que je n'y comprenais pas grand chose (et puis j'ai un niveau insuffisant en maths :D), que nous sommes à bord de vaisseaux, j'ai vraiment adoré ma lecture. Peut être y avait il un chouilla trop de batailles pour moi, mais c'était encore supportable, surtout que chacun des combats apportaient un élement nécessaire à la mise en place de l'histoire.
La fin du roman me donne une très forte envie de continuer la découverte de cet univers, et je pense me plonger très prochainement dans La brigade fantôme. Je suis donc très fière que ma première lecture d'un Space opera se passe si bien, et j'en redemande ! Comme quoi, je ne suis vraiment pas une cause perdue.
Old's Man War (2005) & The Ghost Brigades (2006)
S'engager dans l'armée à soixante-quinze ans, alors qu'on a toujours été anti-militariste, relève forcément de motifs qui n'ont rien à voir avec les guerres que l'humanité en expansion mène dans la Galaxie contre diverses espèces extraterrestres. John Perry, à présent veuf, ne désire pas connaître le naufrage de la vieillesse : contre deux ans de service dans les Forces de défense coloniale, l'armée promet de lui rendre la jeunesse puis de l'expédier en « retraite » sur une colonie, le retour sur Terre étant interdit.
En fait de rajeunissement, John Perry reçoit un nouveau corps, cloné lors de l'engagement selon des méthodes de croissance accélérée et amélioré génétiquement : dans ses veines coule le SangmalinTM, qui donne une couleur verte à sa peau et assure une oxygénation optimale, et son esprit dialogue avec AmicerveauTM, un ordinateur jouant le rôle de pager mais aussi d'interface avec le corps, décuplant par exemple les capacités de réaction ou de précision.
Le temps de tester leur nouvelle enveloppe très performante avec des partenaires sexuels, les nouvelles recrues commencent un entraînement qui relativise l'excellence de ces formations. Les premiers combats achèvent de détruire les illusions. Il apparaît vite que l'engagement de deux ans n'a plus cours en temps de guerre ; or, les Terriens, non seulement sont engagés dans nombre de conflits, mais ne font rien pour y mettre fin : aucune négociation n'a jamais été envisagée, pas plus qu'on n'a tenté de comprendre le point de vue de l'ennemi. L'humanité se contente de poursuivre une politique d'expansion agressive sans pitié, ni stratégie élaborée pour limiter ses pertes. Le simple fait d'envisager une entente est considéré comme un acte de trahison. John Perry, qui a révélé, contre toute attente, un sens militaire lui valant de monter en grade, se demande quelle part d'humanité conservent en eux des soldats génétiquement améliorés et à l'esprit assisté par leur AmicerveauTM, capables de piétiner des êtres évolués hauts de cinq centimètres comme s'il s'agissait de fourmis. C'est ce type de questions éthiques et philosophiques que pose le premier volume — questionnement souligné par un sens de la dérision et un humour très second degré complètement gâché en VF par une traduction inepte. Des propos qui ne renouvellent pas ceux de La Guerre éternelle, le roman de Joe Haldeman auquel on ne peut s'empêcher de penser, Starship Troopers (de Robert Heinlein) étant l'autre référence qui vient à l'esprit ; le présent roman condense au contraire l'ensemble des préoccupations liées à ce type d'histoire, d'une manière fort habile, tout en développant un récit passionnant sans aucun temps mort.
Ces interrogations sont accentuées par la révélation d'escadrons fantômes encore plus déshumanisés. En effet, l'armée dispose malgré tout des candidats à la vie militaire qui seraient décédés avant leur incorporation : elle les clone et y introduit un esprit entièrement conçu pour la guerre. S'agit-il encore d'humains ? On comprend le secret entourant ces Brigades fantômes : comment réagir face à l'enveloppe physique de son épouse devenue une machine à tuer ? L'amélioration du processus conduit, dans le second volume, à disposer de soldats d'élite à peine nés : il est déstabilisant de croiser des individus apte à parler une minute après leur naissance, à marcher deux minutes plus tard et à mener l'interrogatoire d'un ennemi au bout de quinze jours. Pour beaucoup, un soldat des Brigades fantômes n'est qu'un Amicerveau logé dans un support biologique, qui est d'ailleurs transformé en engrais si l'esprit qui l'occupait a été transféré dans un autre corps.
L'un d'eux, Jared Dirac (tous portent des noms de scientifiques), a en outre reçu un second esprit, celui de Charles Boutin dont il est déjà le clone, un scientifique de la Recherche militaire accusé d'intelligence avec l'ennemi pour avoir donné aux Rraeys des informations sur l'Amicerveau. L'armée pense que si les Rraeys s'allient avec les Eneshans et les Obins, forçant l'humanité à combattre sur trois fronts à la fois, c'est grâce au rôle joué par Boutin. Pour maquiller sa fuite, Boutin a transféré son esprit dans un clone qu'il a abattu. Une prouesse dans la mesure où le transfert d'esprit ne pouvait s'effectuer que d'un corps à l'autre avant que le savant ne réussisse à stocker la conscience sur un support numérique. C'est parce qu'il n'a pas eu le temps de vider la mémoire de celui-ci que son esprit est une nouvelle fois transféré dans le corps du soldat Jared, soumis à haute surveillance en lisant ses pensées par le biais des Amicerveaux, une possibilité qu'on avait cachée aux soldats pour ne pas les inquiéter ; on espère qu'il retrouvera ainsi quelques-unes des informations permettant de savoir où Boutin se cache et connaître surtout la nature du complot ourdi contre les Terriens. Au fur et à mesure qu'il retrouve la mémoire de son hôte, Jared gagne en humanité en même temps qu'il devient apte à juger sa hiérarchie, laquelle n'a pas hésité, pour obtenir des renseignements, à inoculer à un extraterrestre prisonnier un poison nécessitant la prise d'un antidote à vie.
John Scalzi franchit, dans Les Brigades fantômes, un cran supplémentaire dans la perte d'humanité, du point de vue physique comme du point de vue moral. D'épineuses questions éthiques sur la légitimité de la violence, la définition de l'humain ou le contrôle d'autrui continuent d'être posées à travers ce roman fort prenant qui n'a jamais perdu de vue la dimension aventureuse de son récit ni l'indispensable touche d'humour. Même le projet de Boutin ressasse ces interrogations selon des perspectives inédites.
Pour Le Vieil homme et la guerre, son premier roman, John Scalzi a reçu le prix Campbell et a été nominé au Hugo. Des récompenses bien méritées, ce diptyque temporaire se révélant passionnant de bout en bout. En attendant la traduction du troisième opus de cette saga, The Last Colony, tout en priant pour que l'éditeur nous épargne cette fois une traduction de Bernadette Emerich.
Claude Ecken
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