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Guy Gavriel Kay

Le Fleuve céleste

Le Fleuve céleste

Date de parution : novembre 2016


Traduit par : Mikael Cabon
Illustrateur : Raphaël Defossez


ISBN13 : 9782841727889

Nombre de pages : 704
Prix : 29,00 €
État : disponible

Restaurons la gloire passée de la Kitai,
Reprenons nos fleuves et nos montagnes
Et offrons-les en tribut loyal à notre auguste empereur.


Voici l’histoire de Ren Daiyan, le fils d’un obscur archiviste d’une lointaine province de la Kitai. Il rêve de victoires et d’exploits ; il rêve de restituer à l’empire les Quatorze Préfectures tombées aux mains des barbares. Un long cheminement l’attend, mais vers quel destin ?
    Car la glorieuse Kitai d’antan n’est plus et les cavaliers des steppes du Nord menacent son intégrité, sous le gouvernement de l’empereur Wenzong, mélancolique esthète, et d’une cour déchirée par des factions en conflit permanent que seule unit la crainte d’un coup d’État militaire.
    C’est aussi l’histoire de Lin Shan, l’enfant unique d’un gentilhomme de la cour, cultivée plus qu’il n’est convenable à une femme. Si elle scandalise les bien-pensants, elle charme l’empereur par ses talents de poétesse. Farouchement indépendante mais bridée par sa condition, elle est l’image même d’une civilisation suprêmement raffinée mais en crise.

Je ne puis empêcher les feuilles de tomber.

Car c’est enfin l’histoire d’un monde qui s’apprête à basculer sous les étoiles du Fleuve céleste.

Après la Chine des Tang dans Les Chevaux célestes, c’est de la fin des Song du Nord, trois siècles et demi plus tard, que s’inspire Guy Gavriel Kay dans Le Fleuve céleste.
  • Revue de presse
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Kay - Le fleuve céleste - Elbakin
Posté le 14 novembre 2016 -
Après s’être inspiré de la dynastie Tang (618-907) dans les Chevaux Célestes, c’est aux années 1120 et à la chute des Song du nord que s’attaque l’auteur dans le Fleuve céleste, roman de 700 pages paru chez L’Atalante.
Comme à l’accoutumée, Guy Gavriel Kay a soigneusement étudié la période et on ne peut que recommander la lecture des remerciements figurant en fin de volume, dans lesquels il fournit une bibliographie qui ravira toute personne désireuse d’en apprendre davantage. Il revient à cette occasion une nouvelle fois sur son choix de fusionner histoire et imaginaire pour, en créant son propre univers, lui permettre de resserrer quelque peu la chronologie, comme dans les Lions d’Al Rassan, mais également de faire plus aisément interagir maintes figures librement inspirées de personnages historiques. Force est de constater que l’auteur sait à merveille exploiter une galerie de protagonistes hauts en couleurs, dressant ainsi une série de portraits tout sauf manichéens d’hommes et de femmes crédibles et pour beaucoup attachants. Le Fleuve céleste nous entraîne sur les pas de personnages variés, du plus humble au courtisan, du soldat au lettré, parvenant parfois en quelques lignes à dépeindre avec justesse quelque individu de moindre importance. Ainsi certaines figures fort secondaires s’avèrent marquantes à la lecture.
Comme il avait su le faire dans les Chevaux célestes, Guy Gavriel Kay nous immerge dans une culture raffinée où calligraphie et poésie tiennent une place centrale. Les intrigues feutrées de la cour impériale se dévoilent une nouvelle fois, mais les préoccupations de maints dignitaires apparaissent ici bien plus futiles et tragiques car se déroulant dans une Kitai déclinante et amoindrie ; civilisation brillante ayant conscience de sa lente déchéance sans en mesurer la gravité. Sans en dévoiler l’intrigue, le poids des événements survenus dans les Chevaux célestes se fait par ailleurs sentir durant tout le roman, ombre pesant sur la Kitai, crainte de nombreux empires en les ayant rendu paradoxalement inopérants face à toute autre menace. Car, comme l’indique la période concernée, c’est l’histoire d’une chute et des tentatives d’y remédier qui nous est ici contée, à travers les pas de Ren Daiyan, rejeton d’un archiviste de campagne, jeune garçon idéaliste et passionné rêvant de rendre à son pays sa gloire d’antan. Il ne saurait pour autant être ici question d’un simple roman initiatique au déroulement convenu et l’ouvrage nous entraîne avec finesse jusqu’à un dénouement particulièrement réussi qui donne matière à réfléchir et discuter. L’imaginaire et l’histoire se rejoignant alors avec brio pour fournir une vie exemplaire, au premier sens du terme, prenant à contre-pieds de nombreux récits de fantasy.
 
Elbakin
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Kay - Le fleuve céleste - Boudicca
Posté le 30 novembre 2016 -
On connaît la propension de Guy Gavriel Kay à s’inspirer de périodes et de personnages historiques bien spécifiques pour en proposer une nouvelle interprétation teintée de surnaturelle : Les lions d’Al-Rassan rappelait la Reconquista espagnole, La mosaïque de Sarrance l’Empire Romain d’Orient sous Justinien, et plus récemment Les chevaux célestes évoquaient la Chine sous la dynastie des Tangs. On retrouve le même décor avec plusieurs siècles d’écart dans Le fleuve céleste, dernier roman en date de l’auteur qui choisit ici de se consacrer à la chute de la dynastie Song au XIIe siècle après J.-C. Il est bien loin, le temps où la Kitai régnait sur un empire incontesté et dont le rayonnement s’étendait bien au delà des frontières du pays. En dépit de sa culture extrêmement sophistiquée, de la complexité de son administration, et de la beauté de ses poèmes, de ses jardins ou de ses chansons, l’empire se révèle incapable de tenir tête sur le plan militaire aux divisées mais ambitieuses tribus des steppes qui s’agitent dans les territoires du nord. Un contexte préoccupant qui va cela dit permettre à deux personnes de se révéler : la première est un jeune bandit appelé à devenir le plus grand général de l’empire ; la seconde est une jeune femme bien née, élevée de manière peu conventionnelle, dont les poèmes et le tempérament charment ou exaspèrent les membres du clan impérial. « On croyait suivre le fil convenu de son existence et il se produisait un bouleversement soudain, après quoi on comprenait qu’elle venait en réalité de commencer. A l’instant. Tout ce qu’il avait vécu avant cette nuit était devenu pour lui comme un prélude, les notes égrenées sur un pipa pour l’accorder et s’assurer qu’il fut prêt pour la chanson à venir. »

Guy Gavriel Kay offre une fois encore une galerie de portraits saisissants, certains purs fruits de son imagination, d’autres fortement inspirés de personnalités de l’époque : Lin-Shan rappelle ainsi la poétesse Li Qingzhao, Ren Daiyan le célèbre général Yue Fei… Mais ce qui marque surtout le lecteur, c’est le soin apporté par l’auteur aux « figurants », ces personnages secondaires qu’on aperçoit en toile de fond tout au long du roman ou bien qui disparaissent brutalement au bout d’une ou deux pages. Pour chacun d’eux, Guy Gavriel Kay élabore un passé, détaille le caractère, les rêves, les blessures, bref, leur donne une véritable consistance qui émeut le lecteur, alors pleinement conscient que ces personnages gravitant autour des héros ne sont pas de simples hommes de paille mais des êtres à part entière sur lesquels le récit aurait tout aussi bien pu se focaliser. Et le génie de l’auteur ne s’arrête pas là, le cadre se révélant lui aussi minutieusement travaillé. Par le biais d’extraits ou de variations de poèmes préexistants, des réflexions formulées par les personnages sur l’art de la calligraphie, sans oublier les scènes témoignant d’un mode de vie et d’une philosophie tournés vers la recherche de l’harmonie, c’est toute une civilisation qui prend vie sous nos yeux, dans toute sa complexité et avec toutes les contradictions que cela implique. La plume de l’auteur y est évidemment pour beaucoup, la beauté de celle-ci résidant dans ce qu’elle laisse entendre mais ne dit pas, rajoutant ainsi à la complexité et à la subtilité de l’ensemble. L’émotion n’en est que plus grande pour le lecteur qui refermera le roman avec, comme souvent chez l’auteur, une profonde mélancolie mais aussi la sensation d’avoir été le témoin privilégié d’une histoire exceptionnelle.

Après Les chevaux célestes, Guy Gavriel Kay s’intéresse cette fois encore à la civilisation chinoise et rend un hommage poignant à la dynastie Song, confrontée ici à un moment charnière de son histoire. Une lecture inoubliable, tant pour l’immersion provoquée par la minutieuse reconstitution de l’époque que pour l’empathie éprouvée pour l’ensemble des protagonistes, et bien sûr pour la poésie de l’ensemble. A lire absolument !

 Boudicca - Le Bibliocosme

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Kay - Le fleuve céleste - Apophis
Posté le 30 novembre 2016 -

Le tableau amer mais extrêmement émouvant de la fin d’un monde

Le fleuve céleste est la « suite » des Chevaux célestes de Guy Gavriel Kay. Il n’en reprend pas les personnages (étant donné que l’intrigue se déroule trois siècles et demi plus tard) mais l’univers est le même. Après la Chine des Tang, c’est donc celle des Song (du Nord, puis du Sud) qui sert de modèle à l’auteur canadien. Compte tenu de ce saut dans le temps, vous pouvez théoriquement lire ce roman même sans avoir lu le précédent. Toutefois, ce faisant, vous passerez à côté de nombreuses références à la Kitai de la IXe Dynastie, à Wen Jian ou à Sima Zian : cela ne nuit pas à la compréhension, mais appauvrit l’ambiance de chute d’une civilisation jadis grandiose que l’auteur veut installer.

L’Atalante nous propose une très belle édition physique, avec une superbe couverture à rabats, un dramatis personæ et une carte esthétique et fort utile. Il faut savoir qu’aucun scan ou photo sur le net ne rend justice à l’illustration, qui est en réalité d’un vert beaucoup plus beau et intense.

Pour tout ce qui concerne les fondamentaux de l’univers commun aux deux romans et leur auteur, je vous invite à vous reporter à ma critique des Chevaux célestes si besoin. 

(évolution de l’) Univers *

* Jambi, Tool, 2006.

L’auteur commence par faire un tableau de la situation du pays, la Kitai. Si vous n’avez pas lu le roman précédent, vous constaterez « juste » que vous avez affaire à une nation qui a perdu, au cours des derniers siècles, beaucoup de sa gloire passée. Si vous avez lu Les chevaux célestes, en revanche, attendez-vous à un choc : cette Kitai là n’a plus grand-chose à voir avec celle que vous connaissez, elle n’est plus que l’ombre de sa grandeur passée. Xinan est en ruines et n’abrite plus « que » 100 000 habitants au lieu de 2 millions (la Cour s’est déplacée à Hanjin), l’empire voisin du Tagur s’est balkanisé et ne représente plus rien (et surtout pas une menace), la guerre civile a fait 40 millions de morts, les routes de la soie sont perdues (coupées par les barbares), les Kanlin ont disparu corps et biens voilà deux siècles, la Longue Muraille est en ruines, l’Empire verse un tribut aux barbares Xiaolu (traduisez : Mandchous), qui ont ravi à la Kitai quatorze de ses provinces 200 ans auparavant.

Mais le changement est plus profond, plus insidieux : les militaires sont désormais regardés avec une grande méfiance, et la pratique des arts martiaux (au sens large : tir à l’arc, escrime, équitation, etc) découragée. La place des femmes dans la société a radicalement diminué entre les deux romans : elles n’ont plus la liberté de parler, de sortir, de s’habiller comme elles le veulent, et sont regardées, à la Cour, avec une grande méfiance. Il est loin le temps de la superbe Wen Jian, éminence grise aux toilettes magnifiques et extravagantes, embaumant d’un capiteux parfum, indépendante et respectée. D’ailleurs, un symptôme, lourd de sens, ne trompe pas : le Trône du Phénix (principe féminin) a été rebaptisé Trône du Dragon (principe masculin).

Notez que toutes les évolutions n’ont pas été négatives, puisque la technologie a progressé : les livres imprimés existent désormais, ce qui permet une transmission plus facile du savoir… ou des idées subversives.

Au final, le connaisseur de l’oeuvre de Kay se demande si, après avoir fait une version chinoise d’Al-Rassan dans le tome 1, l’auteur ne va pas poursuivre sa logique en nous montrant « le monde d’après » dans le tome 2 . Sauf qu’il y a le deuxième effet Kiss Cool : ce premier effondrement n’était que le prélude à un second, et ce que veut nous montrer Kay, ce sont des individus, un homme et une femme, qui refusent la déliquescence de leur société et veulent lui rendre sa splendeur passée. Malgré tout, Le fleuve céleste s’inscrit dans une thématique récurrente de l’auteur canadien : la fin d’un monde et le début d’un nouveau, vus de près par des acteurs de premier plan des événements.

Un point important à noter, pour ceux qui ne connaissent justement pas les livres du canadien : le surnaturel est très peu présent dans ce roman comme dans la plupart des autres. Quelques fantômes, une femme-renarde (un puissant esprit), et c’est tout. Pas de magie, de dragons, d’orcs, d’elfes ou de nains, rien. A part les noms qui changent (Longue Muraille à la place de Grande Muraille, Kitai au lieu de Chine, etc), c’est quasiment à un roman historique que vous avez affaire.

Personnages

Si vous êtes familier de l’oeuvre de Guy Gavriel Kay, vous ne serez pas surpris par la profondeur psychologique, par le côté extraordinairement vivant des personnages. Si ce n’est pas le cas, préparez-vous à lire un livre comme vous n’en avez jamais vu ! La quatrième de couverture nous apprend que nous suivons les destins de deux personnages : d’abord, Ren Daiyan, fils cadet d’un modeste archiviste d’une sous-préfecture des marches occidentales de la Kitai. Tout jeune, il a fait un serment : reprendre aux barbares les quatorze Préfectures perdues et faire disparaître la menace qu’ils représentent (au passage, les Xiaolu ne sont pas seuls : au nord-ouest, les Kisliks posent aussi problème). Une tâche qui s’annonce compliquée pour un sans-grade de quinze ans, dans une société où le soldat est regardé avec méfiance et la pratique de l’art martial découragée, avec à sa tête un gouvernement qui préfère verser un tribut et faire profil bas plutôt que d’aller donner une leçon aux nomades des steppes. Mais le destin (et les extraordinaires qualités d’archer du jeune homme) va s’en mêler…

Le second personnage principal est Lin Shan (je rappelle que dans la Kitai comme dans les pays asiatiques modernes, Lin -ou Ren- est le nom de famille), une jeune femme qui écrit (avec un grand talent) poèmes et chansons (sans les interpréter, la plupart du temps, elle-même). Pas vraiment belle mais avec un indéfinissable petit quelque chose qui attire l’attention, trop grande et indépendante pour une femme de son temps, et surtout élevée « comme un garçon » (comprenez : tirant -un peu- à l’arc et aspirant à passer les examens pour devenir fonctionnaire), Shan détonne dans cette ère de femmes (qu’on force à être) effacées. Souvent à la limite de l’impertinence (voire du mauvais côté de la frontière), sa conversation (que je trouve être, à titre personnel, la partie la plus séduisante d’une femme) est en revanche un régal pour les lettrés, érudits, et ses collègues poètes.

Lin Shan s’inscrit dans une inébranlable tradition chez Kay : celle de l’artiste. Vous remarquerez que, d’un art ou artisanat à l’autre, ils sont présents dans toute son oeuvre, du moins sur le volet Fantasy Historique.

Les deux personnages ont un évident point commun : celui de se dresser contre les codes que leur impose leur société, à savoir baisser la tête et faire profil bas, contre les Barbares pour Ren Daiyan, contre les hommes pour Lin Shan. Il y a, malgré tout, une différence essentielle entre eux : lui a le sentiment de suivre un chemin tracé par le Destin (ce qui est parfaitement illustré par la scène avec la Daiji, au passage), tandis qu’elle ne veut pas suivre un chemin tracé par d’autres.

Il est important de noter qu’il y a un tas d’autres personnages pas-si-secondaires : trois premiers ministres différents, trois Empereurs, deux frères et leur fils / neveu, un Haut-fonctionnaire qui aura une importance déterminante dans le destin de Ren Daiyan, Zhao Ziji le lieutenant de ce dernier, les chefs des barbares,  et ainsi de suite. Le point de vue va donc souvent alterner (en plus de celui d’un narrateur omniscient) au cours de la narration. Est-ce difficile à suivre ? Non (surtout étant donné la présence d’un Dramatis Personæ).

Ces personnages, je le disais pas-si-secondaires, s’ils sont importants sur le plan de l’intrigue, le sont aussi sur le plan de leur caractérisation : pas de pantins dans des décors en carton-pâte ici, chaque second-rôle a des motivations réalistes, ses propres traits de caractère, bref une âme. Loin d’être de simples faire-valoir, ils sont une composante à part entière du tableau général. Et c’est cette richesse qui fait aussi que le lecteur a de l’empathie, s’attache aux protagonistes : c’est bien plus naturel, évident, de la faire quand ils ont une âme que quand ils sont des stéréotypes, des coquilles vides.

Il est également judicieux de noter que, même si Kay donne, comme toujours, une place de choix à son ou ses personnages féminins, c’est peut-être celui de ses livres où les femmes sont le plus en retrait, et où le héros masculin est le plus mis en avant. Le contraste est d’autant plus saisissant, d’ailleurs, si on compare la place des femmes dans ce roman et celui qui le précède. Toutefois, c’est l’évolution de la société de la Kitai qui impose cette situation, pas un changement de cap de Kay.

Narration ou : la Théorie des Dominos

Alors qu’Al-Rassan ou Les chevaux célestes se déroulaient sur une période de temps réduite, la narration du Fleuve céleste s’étend sur des années, d’une part, et n’est d’autre part pas linéaire : il y a des ellipses (de plusieurs années, parfois) et des flash-backs, même si on ne s’en rend pas compte tout de suite. Par exemple, on nous mentionne le fait que dans le « jardin » (pensez à un parc géant, plutôt) de l’Empereur, il y a un énorme rocher qu’on a arraché, au prix d’efforts considérables (et de plusieurs morts) au fond d’un lointain lac. On nous parle de cette entreprise au passé, alors que dans un des chapitres concernant Ren, elle est évoquée comme en étant à son début.

De même, les Flash-forward (d’une certaine façon) sont innombrables : on ne compte plus les phrases du genre « au soir de sa vie, trucmuche raconterait encore le jour où il a vu Ren Daiyan accomplir tel acte ou prononcer telle parole marquante ».

Un point essentiel est à retenir : le rythme. Le roman fait 700 pages (enfin, 695, mais on ne va pas chipoter), et pour un lecteur lambda, il ne va commencer à « se passer » quelque chose qu’à partir du début de la seconde moitié, quasiment exactement à la page 350. C’est bien entendu faux : lorsqu’on arrive à la fin (et si on connaît un peu Kay), on sait que ce faux-(non-)rythme n’est en fait qu’une minutieuse mise en place des événements qui vont se dérouler dans la suite du roman. Encore faut-il le savoir ou aller jusqu’à la fin : je préfère donc prévenir, si vous êtes un fana des livres très rythmés et que vous vous attendez à un thriller où ça bouge tout le temps, vous risquez d’avoir du mal avec celui-ci (du moins, avec sa première moitié). Le rythme est posé, d’une lenteur majestueuse, qui, je trouve, se prête parfaitement au cadre sinisant. De plus, là encore, on s’en rend compte à la fin, aucune scène, si insignifiante paraisse-t’elle de prime abord, n’est inutile, elle augure de quelque chose, elle explique un point qui se trouvera peut-être des centaines de pages plus loin. Et puis bon, de toute façon, tout ça est d’une telle beauté, dans l’écriture comme dans la splendeur perdue de ce qui est décrit, que de toute façon, moi j’en aurais bien repris pour 700 pages de plus.

En fait, ce roman est divisé en deux parties : dans les 350 premières pages, on met en place la figure formée par des dominos; dans les 350 pages suivantes, on assiste à leur effroyable et inéluctable chute. Pour moi, il n’y a pas d’accélération du rythme à partir de la page 351, mais un basculement entre deux mondes, ce qui, quelque part, est bien plus habile sur un plan littéraire et bien plus saisissant qu’un banal emballement maîtrisé du rythme.

Comme dans Les chevaux célestes, le lecteur reste captivé, saisi par la puissance émotionnelle extraordinaire de certaines scènes : celle avec la Daiji, la rencontre sous le balcon de Lin Shan, les deux audiences de Ren Daiyan devant les Empereurs. Celui qui a lu le premier roman appréciera aussi les petites allusions à Sima Zian ou à Wen Jian, ainsi que celle, qui a une certaine importance dans l’intrigue, aux tombeaux de la famille Shen.

En conclusion

Dans cette suite aux Chevaux célestes, Guy Gavriel Kay nous montre, une fois encore, la fin d’un monde et le commencement d’un nouveau, vus par les yeux d’acteurs de premier plan des événements. Si, comme d’habitude, le protagoniste féminin a un très beau rôle, il s’efface un peu plus, cependant, dans ce roman précis, devant celui du protagoniste masculin, un militaire bien décidé à mettre un terme à la désintégration de son univers. Comme d’habitude avec l’auteur canadien, le rythme est posé (ce qui donne une majesté parfaitement chinoise à l’ensemble), puisque l’action ne démarre, d’un certain point de vue (limité, et que je ne partage pas) qu’à partir de la page 351 sur 700. Ce qu’il faut à mon avis comprendre, c’est qu’il ne s’agit pas tant d’une accélération d’un(faux-)rythme que d’un basculement, celui des dominos qui ont été minutieusement mis en place dans les 350 pages précédentes.

Malgré tout, ce livre ne se destinera malheureusement pas aux lecteurs impatients ou cherchant un livre très rythmé, aux cliffhangers ou rebondissements incessants : il sera plutôt pour les amateurs de grandes sagas historiques, qui prennent le temps d’installer personnages, situation et décor avant de mener l’intrigue vers une conclusion à la fois grandiose, tragique mais inévitable (sur ce plan là, c’est du pur Kay). Fin qui, d’ailleurs, est, je trouve, magistrale dans son élégance et son refus des conclusions faciles, dans un sens ou dans l’autre. Magistrales sont aussi ces scènes à couper le souffle, par leur tension dramatique, l’émotion qu’elles distillent ou leurs enjeux, dans la droite lignée de celles des Chevaux célestes ou d’Al-Rassan.

Bref, ce roman exigeant, pas destiné à toutes les catégories de lecteurs mais d’une splendeur indescriptible (et j’espère avoir réussi, dans ma critique, à en rendre une partie),  traversé par le souffle à la fois épique et amer de l’Histoire (même si ce n’est pas tout à fait la nôtre), montre, s’il en était besoin, que Guy Gavriel Kay est un écrivain au talent immense et un grand auteur de Fantasy (historique).

Apophis

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Kay - Le fleuve céleste - Alter1fo
Posté le 29 décembre 2016 -
La Chine des Song (Xè siècle) est la matière utilisée pour tracer le parcours d’un homme hors du commun. Comme dans « les Chevaux Célestes », Guy Gavriel Kay prend ce qu’il veut dans l’Histoire, ajoute l’imaginaire (femme-renard, fantômes), mais cette fois avec beaucoup plus de parcimonie.

Dès la scène initiale, déclenchante, tout ce que fait l’auteur est là : l’immédiat, le devenir, le hors-champ, l’esprit. 700 pages où le Canadien peint. Une femme exceptionnelle. Parce que ceux qui le voudront liront une histoire d’amour douce et forte. Ils trouveront aussi la poésie, passée du chinois à l’anglais puis au français, mais ce qu’il en reste a de quoi toucher. Et il y a celle des pensées et des actions de ces gens.

Les civilisés et les barbares. Les soldats et les dirigeants. Nous ne choisissons pas notre époque, nous choisissons, parfois, notre manière d’y vivre. L’honneur, la carrière, la famille, la justice, l’audace, le respect, l’amitié, l’harmonie, la beauté.
 
Fix - Alter1fo
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Kay - Le Fleuve céleste - Babélio
Posté le 29 mars 2017 -

J'ai enfin fini mon premier Guy Gavriel Kay ! Depuis le temps que j'entendais chanter les louanges de cet auteur, j'en étais presque intimidée !
Comme c'est le deuxième livre qui se situe dans la Kitai, cette Chine médiévale imaginaire, j'avais un peu peur d'être gênée dans la compréhension de l'histoire ou dans le plaisir de lecture par manque de référence mais ça n'a pas du tout été le cas.

C'est un livre au style particulier, à éviter si vous êtes en quête de rythme effréné, de rebondissements et d'action à tout va. Non. Pour l'apprécier à sa juste valeur, Il vaut mieux laisser de côté l'impatience et se laisser porter par les mots tels les flots d'un fleuve, lents mais puissants.

C'est vraiment très bien écrit. Les phrases sont belles et travaillées sans donner une impression de laborieux. La Kitai est un pays décrit avec une richesse de détails incroyable et on sent l'érudition minutieuse de l'auteur pour la rendre aussi vivante et vraisemblable. C'est impressionnant comme il a réussi à rendre l'ambiance de son livre aussi prégnante. C'est sans conteste le grand plus du roman, même pour les lecteurs qui comme moi ne sont pas spécialement attirés par la fiction historique.

[…]

C’était une très belle découverte et je ne manquerais pas d'explorer le passé de la Kitai avec Les Chevaux célestes !

Miney - Babélio

 

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Kay - Le Fleuve céleste - Books
Posté le 06 avril 2017 -
«Le monde ne vous laissera pas être celle que vous pourriez être. Le comprenez-vous?» Le poète Lu Chen, en chemin pour l'exil, s'est arrêté à Yenling. C'est la fête des pivoines. La ville est superbe. Il a été accueilli par son ami, l'ancien Premier ministre Xi Wengao. D'autres invités sont présents : le gentilhomme de la cour Lin Kuo et sa fille Lin Shan. C'est à elle que s'adresse le poète. La nuit est tombée sur la maison, et il s'est aventuré jusque dans sa chambre - elle a laissé la porte ouverte. Elle sait que le lendemain Lu Chen poursuivra sa route. Sa destination : l'île de Lingzhou, loin au sud. Un lieu dont on ne revient pas. Elle est jeune, bientôt fiancée à un membre de la famille impériale. Elle s'offre à l'exilé. Lui a compris qu'il avait affaire à une femme exceptionnelle. C'est pour cela qu'il a eu l'audace de venir la retrouver cette nuit-là. Et c'est peut-être aussi pour cela qu'il refuse.

Dans la « Kitai » de la XIIe dynastie, formidable transposition de la Chine des Song imaginée par Guy Gavriel Kay, les femmes ne sont pas comme Lin Shan, elles ne sont pas censées lire et écrire de la poésie, elles ne se mêlent pas aux conversations des hommes. Ce sont des servantes. Trois siècles plus tôt, elles étaient au centre de tout, influaient sur les affaires de l'État. Mais la brillante XIe dynastie, où des favorites pouvaient faire et défaire les Premiers ministres, a sombré. Et de cette catastrophe -dont Kay a raconté le déclenchement dans son précédent ouvrage, Les Chevaux célestes — on a décidé que les femmes étaient responsables. Pas elles seules, il est vrai. Les généraux trop puissants, trop indépendants aussi. L'un d'eux, par ambition, a plongé la Kitai dans la guerre civile et précipité la chute de la dynastie. La femme et le guerrier, voilà donc désormais les ennemis, ceux qu'il convient de maintenir abaissés pour que les désastres ne se reproduisent pas. On n'éduque plus les filles, on les enferme, bientôt on leur bandera les pieds. Quant aux généraux, on les choisit le plus médiocres possible. D'ailleurs, aucune personne censée ne rêve plus d'une carrière militaire. Les aristocrates se laissent pousser l'ongle du petit doigt, pour prouver qu'ils ne sauraient se servir d'un arc. Une femme et un guerrier, voilà aussi — et évidemment ce n'est pas un hasard -les deux héros du dernier roman de Guy Gavriel Kay. Ils s'appellent Lin Shan et Ren Daiyan. L'une est la jeune fille émancipée évoquée plus haut. Elle est inspirée par Lo Qingzhao, la plus illustre poétesse de l'histoire chinoise. L'autre est le fils d'un médiocre fonctionnaire de province, qui s'est juré de laver l'honneur de la Kitai en récupérant ses quatorze préfectures du Nord occupées depuis deux siècles par des barbares nomades. Son modèle : le fameux général Yue Fei, que les Chinois honorent encore aujourd'hui pour sa loyauté à toute épreuve.

Il est évident que la phrase du poète Lu Chen, au début du Fleuve céleste, pourrait s'appliquer non seulement à Lin Shan, mais aussi à Ren Daiyan. Tous deux ont choisi des voies impossibles. Il est non moins évident, dès le départ, qu'elle sera démentie. Car ce sont deux êtres exceptionnels. Toute la question est : comment vont-ils accomplir leur destinée ? Et accessoirement : comment vont-ils, alors que tant de choses les séparent, finir par se croiser ? Il est difficile de parler d'un roman de Kay. Jusqu'où aller sans empiéter sur le plaisir futur du lecteur ? Disons seulement que la plupart de ses ouvrages suivent un même cheminement : une montée progressive de la tension jusqu'à la conflagration finale. Mais ils le font selon des variations subtiles qui surprennent toujours (Le Fleuve céleste en est la confirmation). En général, une civilisation raffinée jette ses derniers feux avant des bouleversements qui entraîneront sa destruction ou, du moins, son irrémédiable altération. Les personnages de Kay sont conscients de cette fragilité.
Et s'ils ne le sont pas, le lecteur l’est pour eux. Dans ces romans plane toujours la menace de voir se défaire des équilibres magnifiques mais précaires. Cette dimension esthète, délicate, fait de Kay une anomalie dans le genre de la fantasy — un poète au milieu des soudards.

Cela ne veut pas dire qu'on ne trouve pas chez lui des scènes de épiques, des péripéties haletantes. Au contraire. Kay les maîtrise avec un brio sans égal. À la profondeur de ses personnages et des [mondes] qu'il restitue répond la complexité éblouissante — le raffinement, serait-on tenté de dire — de ses intrigues. Les retournements sont ménagés avec un art presque excessif. Un jeu de billard à trois bandes, là où les autres auteurs se contentent de coups directs. Qu'est-ce qui rend un roman captivant ? Cette grande question a donné lieu à un petit malentendu. L’imprévu serait la clé. On serait happé par l'histoire parce qu'elle surprend, croit-on parfois. En réalité, ce n'est pas seulement l'envie d'être surpris qui fait que l'on continue à lire, c'est aussi le contraire : l'espoir que se réalise ce qu'on attend (telle confrontation, telle révélation pressentie et désirée depuis longtemps). L’art du romancier consiste à mêler ces deux éléments, à étonner, mais aussi à préparer des moments attendus. Quitte, bien sûr, à leur faire prendre une tournure déconcertante. C'est ce qu'on comprend en lisant Guy Gavriel Kay, virtuose en la matière. À bien y réfléchir, Kay n'est peut-être pas vraiment un auteur de fantasy. Même s'il a commencé par une trilogie, La Tapisserie de Fionavar (parue entre 1984 et 1986), qui indubitablement relevait de ce genre et même de ce qu'on qualifie de high fantasy — celle qui, dans la lignée de Tolkien, met en scène un groupe de héros luttant dans un univers imaginaire contre les forces du mal. En l'occurrence, il s'agissait d'étudiants de Toronto (ville où Kay a lui-même fait ses études et où il vit), qui se retrouvaient propulsés dans le monde de Fionavar, où un dieu déchu et maléfique s'était libéré de ses chaînes. On y rencontrait des magiciens, des nains et même l'équivalent des elfes. Le paradoxe est qu'aujourd'hui encore beaucoup ne connaissent Kay qu'à cause de cette trilogie, qui reste son plus grand succès. Or c'est aussi l'un de ses livres les plus ratés. Une fresque indigeste, parfois ridicule, traversée il est vrai de morceaux de bravoure grandioses.

Sa voie, Guy Gavriel Kay l'a trouvée avec son ouvrage suivant, Tigane, paru en 1990. L’action s'y déroule dans la péninsule de la Palme, équivalent de l'Italie de la Renaissance. C'est un roman historique mais où les noms auraient été changés. Ils gardent les mêmes connotations mais sont inventés. Tout comme l'histoire.
Une formule nouvelle commence à prendre forme qui, dans un premier temps, déroute : les éditeurs de Kay refusent de publier cet ovni, qui trouve finalement preneur et connaît un beau succès. Malgré son cadre plus réaliste, la magie y tient encore une grande place.

Avec Une chanson pour Arbonne (1992), transposition cette fois de la Provence médiévale, Kay affine sa recette. Puis, en 1997, il publie Les Lions d'Al-Rassan, son chef-d'œuvre. La formule inaugurée dans Tigane y atteint un parfait point d'équilibre. Plus de magie ou presque. Nous sommes dans l'Espagne de la Reconquista, rebaptisée « Esperagne ». Les musulmans y sont appelés « Asharites » (du nom de leur prophète Ashar) et vénèrent les étoiles. Les chrétiens sont les « Jaddites » et vouent un culte au soleil. Quant aux « Kindath », qui représentent les juifs, ils sont les adorateurs des lunes (car il y en a deux, une blanche et une bleue). On y croise la médecin kindath Jehane Bet Ishak (les personnages féminins saillants constituent l'un des éléments récurrents des romans de Kay), le poète et guerrier asharite Ammar ibn Kairan et Rodrigo Belmonte, figure fortement inspirée du Cid.
Pourquoi ne pas simplement écrire un roman historique ? Kay a évoqué à plusieurs reprises le malaise qu'il éprouverait à faire endosser des attitudes et des pensées de son invention à des personnages réels. Un souci d'honnêteté, donc. Une façon surtout de libérer son imagination et de ne plus être prisonnier des faits. Les Lions d'Al-Rassan condensent en quelques mois ce qui se déroula en réalité sur des siècles. Le monde transposé de Kay autorise ce genre de dramatisation. Des entorses aussi par-fois à la vérité historique : dans Une chanson pour Arbonne, par exemple, la croisade contre les albigeois est repoussée...

Après la perfection des Lions d'Al-Rassan, Kay se cherche et s'enlise un peu. Son roman sur la Byzance du VIe siècle, La Mosaïque de Sarrance, se traîne sur deux tomes (parus en 1998 et 2000). C'est toujours aussi délicat, complexe, mais on s'ennuie. Et le finale —— éblouissant — ne vient pas complètement racheter ces inutiles longueurs. Le Dernier Rayon du soleil (2005) aurait pu être le contrepoids idéal : un roman plus ramassé où, pour une fois, Kay ne décrit pas un monde sur le point de disparaître mais une nation qui se construit (l'Angleterre d'Alfred le Grand). À cette innovation près, Kay n'y force néanmoins guère son talent. C'est un livre pour rien. Tout comme le suivant, Ysabel, le plus exécrable qu'il n’ait jamais écrit (et celui pourtant qui a reçu le prix Word Fantasy en 2008). Après plus de dix ans de productions plutôt décevantes, on aurait pu se demander si Guy Gavriel Kay n'était pas un auteur fini. Parus en 2010, Les Chevaux célestes ont prouvé le contraire. C'est son meilleur roman depuis Les Lions d'Al-Rassan. Et sa fausse suite, Le Fleuve céleste, lui est encore supérieure. Kay y explore des pistes inédites. Son intrigue s'étend non pas sur quelques mois ou une poignée d'années, comme dans ses romans précédents, mais sur des décennies. Que se serait-il passé si... ? Cette question a toujours obsédé Kay. Mais jamais il n'était parvenu à la thématiser aussi bien qu'ici, à plonger ainsi son lecteur dans le vertige des contingences humaines, à lui faire sentir avec une telle force les virtualités de l'histoire. Le destin du monde tient parfois à une rencontre qui aurait pu ne pas avoir lieu, à un ordre absurde, inique, auquel on décide malgré tout d'obéir...

La fantasy reste méprisée. Elle est pourtant l'héritière de l'épopée, qu'Aristote plaçait au-dessus de la tragédie et qui, pendant des millénaires, fut considérée comme le genre le plus prestigieux. Celui où s'exprimaient le mieux les sentiments les plus nobles, les forces sublimes dans lesquels des peuples entiers pouvaient se reconnaître. Quand on lit Le Fleuve céleste, cette filiation redevient tout d'un coup une évidence.
 
Baptiste Touverey - Books n°82
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Kay - Le Fleuve céleste - Les Vagabonds du rêve
Posté le 03 avril 2017 -
Tout comme Les Chevaux célestes, ce nouvel ouvrage se situe lui aussi dans la lointaine Kitai. Mais plus tard, bien plus tard. Non au temps de sa splendeur, mais au tournant de son déclin, quand ce n’est plus la musique des Ming que l’on entend en sourdine, mais les échos mourants de la dynastie Song débordée par les barbares du Nord.
Point de mises à mort raffinées ici, que ce soit par la lame, le poison ou la poésie. Plutôt la force brutale, la ruse, la tromperie.
Ainsi en va-t-il de toutes les civilisations qu’elles croissent puis meurent dans tout l’éclat de leurs derniers feux.
Il y a de la magie dans l’écriture de Kay. Pas de celle qui déploie pouvoirs ou effets spectaculaires, dont il use avec grande parcimonie. Une vraie magie, invisible, qui vous transporte hors du temps pour mieux vous le faire vivre. Une façon de détourner l’histoire qui ne se contente pas de l’enseigner mais en fait pénétrer le sens. Et que dire de la poésie ?
Pas un de ses romans où cela ne se ressente et probablement davantage encore avec celui-ci.
Peut-être est-on plus lent à y entrer, car les personnages sont multiples et les chemins par lesquels ils se rejoindront détournés, on s’y prend toutefois plus fortement encore. Sans doute parce que l’histoire elle-même se double d’une réflexion poussée sur le pouvoir, sur ses liens avec l’art et, plus simplement, sur ces convictions intimes qui, aux moments-clefs de votre vie, vous font prendre une direction totalement imprévue ou vous ramènent au contraire sur le chemin premier.

Deux personnages de premier plan.
Le jeune Ren Dayan. Il ne rêve que de gloire, de reprendre aux barbares les « quatorze préfectures » perdues et de rendre à la Kitai toute la puissance et l’éclat d’antan.
C’est une chose que rêver mais, pour le jeune fils d’un petit fonctionnaire lettré d’une lointaine province, cela n’a rien d’évident. Surtout dans un pays qui a appris à se défier de son armée et lorsqu’un coup de pouce du destin semble vous propulser dans une tout autre direction, bien peu propice à une vie d’honneurs et de victoires.
Rien qui soit susceptible de le rapprocher de Lin Shan. fille unique qu’un père très aimant, avec une témérité inaccoutumée, a voulu élever en garçon, tout en veillant avec soin à lui choisir un fiancé qui n’en serait pas offusqué.
Ainsi sait-elle tirer à l’arc à une époque où les hommes de cour, eux-mêmes, n’ont plus goût à ces activités militaires démodées. Elle est également fort érudite et, si elle sait jouer du pipa avec grâce, compose ses propres poèmes et chansons.
Sa rencontre inopinée chez Xi Wengao, haut fonctionnaire en disgrâce, avec Lu Chen, célèbre poète sur la route de l’exil, fait partie de ces instants où le destin bascule.
Pour les individus. Et pour beaucoup plus qu’eux seuls. Car ce ne sont pas seulement les vies de Ren Dayan et de Lin Shan qui en seront bouleversées, mais celles de l’Empire kitan tout entier, depuis l’empereur et ses ministres jusqu’au plus obscur des petits fermiers dans les territoires confisqués par les Xiaolu. Et de tant d’autres !
L’auteur trace ici une fresque d’une telle ampleur – à la mesure de cet Empire – que tous les personnages, même ceux dits secondaires, nombreux, y prennent une intensité particulière qui attache le regard. Peut-être à la manière de ses longs rouleaux où la minutie du pinceau donne une vie propre à la moindre petite silhouette perdue en arrière-plan.
En s’inspirant ici librement, à sa manière si particulière, d’une célèbre poétesse et d’un non moins célèbre général chinois, si éloignés qu’ils nous soient dans le temps et l’espace, Kay nous permet de ressentir le souffle de l’histoire et, aussi, la nostalgie qui s’attache à toutes fins, fussent-elles celle d’une civilisation.
Un très grand auteur, sans doute un de mes préférés, et un très grand livre. À vrai dire, un splendide mémorial aux héros perdus d’un empire défunt. À lire ! Et de ceux que je relirai avec le même plaisir.
 Hélène Marchetto - Les Vagabonds du rêve
 
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Kay - Le Fleuve céleste - Bifrost
Posté le 21 juin 2017 -
Auteur aussi brillant que populaire, le canadien Guy Gavriel Kay est de nouveau réédité par les éditions l'Atalante deux ans après Les Chevaux célestes (in Bifrost 76),autre énorme pavé situé dans le même univers que le présent ouvrage. Cette fois, Le Fleuve céleste délaisse la IXe dynastie pour la XIIe et propulse le lecteur trois siècles plus tard, dans une Chine fantasmée, terreau fertile pour l'imagination fabuleuse et la plume élégante de l'écrivain. Comme à son habitude, Kay se sert d'une base historique solide – qu'il revendique légitimement – pour tisser une histoire ambitieuse, polyphonique et finalement grandiose. À la différence des Chevaux célestes, le lecteur n'entre plus dans un empire en pleine gloire, mais bien dans une Kitaï qui se meurt, qui décline. L'empereur n'est plus qu'un homme mal conseillé, étouffé par la cacophonie des clans conservateurs et progressistes. Le Fleuve céleste n'est pourtant pas qu'une histoire de cours et de nobles, mais bien celle de l'ascension d'un homme, un Robin des Bois à la sauce asiatique, qui finit par accomplir un fabuleux destin. Celui de résister, de briller et de se hisser au-dessus de la médiocrité de l'élite intellectuelle de l'époque. Rai Daiyan, personnage magnifique et flamboyant, s'avère encore plus réussi qu'un certain Shen Tai dont on se souvient pourtant avec émotion. A ses côtés naviguent des seconds rôles tout aussi réussis et passionnants, à commencer par Lin Shan, l'une de ces figures féminines dont Kay a le secret, et Zhao Ziji, ami et combattant plein de fougue et d'honneur.
Le Fleuve céleste arrive rapidement a surpasser son illustre aîné. D'abord parce que Kay semble n'avoir plus besoin d'introduire son univers, ensuite parce que les intrigues politiques et la dimension épique s'équilibrent avec une facilité évidente. Au-delà de ces atouts primordiaux, c'est aussi, et surtout, la beauté et l'exotisme de cet univers tiré de la Chine ancienne qui fait tout le charme du roman. Habitué a bâtir des univers depuis toujours, l'auteur canadien délivre ici une superbe toile de fond où la poésie, la calligraphie, les jardins et les mélodies de pipa deviennent autant d'éléments dépaysant mais aussi fascinants. On est tout de suite transporté par la plume de Kay, par l' intelligence de la construction de son récit et l'entrelacs de ses fils narratifs.
ll faut également rendre honneur à ce qu'explore Le Fleuve céleste au cours de ces 700 pages. Kay nous y parle de valeurs aujourd'hui désuètes, de courage, de résistance face à l'adversité mais également d'amour, de douceur, de beauté. Le Canadien nous raconte une époque qui entre en résonance avec la nôtre, tisse une toile mélancolique, à la fois sur la fin d'un empire de légende, mais aussi sur la disparition de figures humaines passionnantes. Le Fleuve céleste fait naître des
héros, jongle avec l'épique, la sauvagerie et l'intime. En effet, au-delà de cette fresque minutieuse, le roman sait s'immiscer dans la vie de ses personnages. Avec un talent sans cesse renouvelé, Kay nous convie a des petites destinées qui jalonneront le parcours des grandes figures historiques qu'il s'amuse à tordre pour bâtir son aventure. Le résultat n'en est que plus touchant.
Comme pour son prédécesseur, on pourrait ici pointer du doigt un certain défaut de répétition, la propension de Kay à répéter au lecteur des faits déjà énumérés auparavant – le non dégraissage d'une centaine de pages superflues. Mais en regard de l'immense réussite que constitue le résultat final, le lecteur oubliera très rapidement cet accroc récurrent chez l'auteur. Les amateurs de Kay seront ravis, les autres pourront en profiter pour découvrir une épopée grandiose – et se pencher tant qu'à faire sur le précédent volume.

Nicolas Winter - Bifrost n°86
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En juin, tous les ebooks d’Olivier Paquet sont à 4,99 €
Posté 09 juin 2017 -

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En juin, Olivier Paquet est à l’honneur. Découvrez les romans de cet auteur multi-primé : la trilogie du Melkine, Structura Maxima ou encore sa dernière parution, Jardin d’hiver. Ils sont tous en numérique et à prix réduit.

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Le mois de l'imaginaire : octobre 2017
Posté 24 mai 2017 -

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Chers lecteurs,

Cette année, aura lieu au mois d’octobre la toute première édition du Mois de l’Imaginaire : une grande fête dédiée aux littératures de l’imaginaire impulsée par un collectif d’éditeurs.

Au travers de multiples initiatives lancées à la fois par les maisons d’éditions, les libraires, mais aussi par vous, lecteurs, le Mois de l’Imaginaire entend célébrer la science-fiction, le fantastique et la fantasy, et faire du mois d’octobre un rendez-vous annuel pour tous les amateurs et les curieux.

Sur la page Facebook du Mois de l'imaginaire, vous pourrez suivre toutes les actualités liées à cet événement et découvrir les nombreuses initiatives que vous réserve le Mois de l’Imaginaire : parutions exceptionnelles, opérations spéciales et rencontres en librairie, dédicaces, jeux-concours et plein d’autres surprises.

Tous ensemble, nous prendrons la parole pour partager avec vous nos coups de cœur, notre actualité et nos évènements.

À très vite, et rendez-vous en octobre en librairie pour célébrer l’Imaginaire ! 

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Notre collection poche débarque !
Posté 24 mai 2017 -

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Voilà bientôt 30 ans que notre collection s'étoffe, et nombre des livres que nous avons publiés ne sont disponibles qu'en grand format. Certains libraires s'étant montrés encourageants, voire insistants (merci!), L'Atalante Poche voit donc le jour et arrive dans les rayons le 25 mai prochain avec 6 premiers titres. Rendez-vous chez votre libraire !

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Jean-Claude Dunyach, lauréat du prix Imaginales
Posté 23 mai 2017 -

Bravo à Jean-Claude Dunyach, lauréat du prix Imaginales dans la catégorie nouvelle pour Le clin d'œil du héron

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Manuscrits
Posté 27 janvier 2017 -
Nous avons pris la décision, à partir du 1er février, d’interrompre la réception de manuscrits pendant quelques mois et nous réfléchissons à une nouvelle méthode pour les traiter. Tous les manuscrits déjà reçus avant cette date seront lus. Cependant, n’hésitez pas à préparer vos textes, à les peaufiner, car nous vous signalerons comment les envoyer, et surtout quand. Alors suivez-nous sur les réseaux sociaux, des informations arriveront d’ici l’été.
Stay tuned !
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Posté 21 janvier 2013 -

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Posté le 16 juin 2017 par Spyro1
Ben depuis ils sont passé a lune autre guerre, je pense que ce tome cloturerait celle là, ensuite après une 30 aine d'années de guerre ininterrompue, le sel de la série se perdrait un peu a mon sens [...]