Les taupes : leur naissance, leur vie, leur mort. Elles pensent et agissent, vivent émotions et aventures. Elles ont nom Brin-de-Fougère, Rebecca, Brin-de-Houx ou Mandrake, et vivent dans leurs réseaux, sous le bois Duncton. L’Anglais William Horwood, dans ce premier roman, a raconté leur histoire, gigantesque métaphore (de 760 pages) sur l’odyssée humaine, à la manière d’un Tolkien. Un long roman que l’on pourrait craindre étiré, boursouflé. Erreur : d’emblée, le charme opère, parce que l’on croit tout de suite aux mésaventures de Brin-de-Fougère (si « humain »), à sa longue quête, ses amours avec Rebecca, son opposition avec le tyran Mandrake… Ce roman, lent et captivant, tout en demi-teintes, jamais vulgaire, vous emporte et vous passionne. Le plus étonnant est que ce grand ouvrage a tout de même attendue vingt ans sa traduction française. Depuis, des suites ont vu le jour : espérons qu’elles suivront vite (aux éditions L’Atalante, qui ont orné l’ouvrage d’une présentation tout à fait digne de son contenu, en un mot superbe !).
Un libraire dont je tairai le nom pour ne pas faire de publicité à l'excellente librairie Scylla m'a ainsi intimé de lire Le Bois Duncton de William Horwood, avec force arguments enthousiastes (boing boing boing) et hautement persuasifs (le flingue sur la tempe, ou peu s'en faut). Bien évidemment, j'ai craqué. J'ai donc fait l'acquisition et la lecture de cet énorme roman passé relativement inaperçu. Et tout est de la faute d'un libraire, comme bien souvent.
Le Bois Duncton, donc. L'histoire tourne essentiellement autour de trois personnages. Il y a tout d'abord Brin-de-Fougère, fils de Teigneux, qui, pour être à l'origine passablement frêle, n'en est pas moins le plus grand explorateur de son temps. C'est ainsi qu'il a quitté le Bois Duncton pour des destinations aussi lointaines qu'Uffington ou le Siabod. Mais il a aussi, au fil de ses pérégrinations, connu le grand amour avec la belle Rebecca, la fille du terrible Mandrake, nommée d'après la plus fameuse des guérisseuses, et bientôt elle-même guérisseuse hors-pair. Et il y a enfin Boswell, le scribe d'Uffington, qui nous a rapporté leur histoire.
Tous trois sont indissociables, et sont les héros de ce roman. Et ce sont des taupes.
Le Bois Duncton occupe ainsi une position pour le moins originale, quelque part entre une fantasy animalière so british et une fantasy plus héroïque, riche en beaux gestes et portée par le souffle des sagas. Un pari audacieux, que William Horwood a relevé haut la main. Cela se ressent jusque dans la vie quotidienne des taupes. Si les passages meugnons sont nombreux, quand ces charmantes bestioles pleines de poils gambadent dans les bois (« C'est mon bois ! Il est à moi ! ») ou vont chercher le soleil dans les prairies, les autres, plus cruels, ne sont pas en reste. Les taupes de ce roman sont en effet « réalistes », et leur vie, entre la quête essentielle de la nourriture et celle des accouplements, est faite de nombreuses bagarres terribles. Qu'on se le dise : la taupe est un hibou pour la taupe. Et on compte bien dans ces pages quelques « méchants » épiques, ainsi le tyran Mandrake et le fourbe Rune.
Au fil des années-taupes, les héros de ce roman ont ainsi à traverser bien des épreuves cruelles. Bagarres meurtrières, menace omniprésente des prédateurs, famine, peste, incendie, blizzard... Rien ne leur est épargné, la nature est une mère impitoyable. Reste alors, pour certains du moins, le réconfort de la foi en la Pierre, qui imprègne les pages du roman, et décide de ses épisodes les plus héroïques, explorations lointaines, duels de légende et batailles sans merci. La réussite du roman, sous cet angle, est incontestable. Le style chatoyant de l'auteur emporte le lecteur aisément, et lui fait vivre une authentique vie de taupe. Au fil des pages, on se met ainsi insidieusement à « penser taupe »... ce qui fait comme un choc. L'évocation de la nature est riche et tout à fait remarquable, et les morceaux de bravoure, parallèlement, ne manquent pas. Le Bois Duncton est donc à n'en pas douter un très bon roman, original et fort. Est-ce un chef-d'œuvre pour autant (boing boing boing) ? Je n'irais peut-être pas pour ma part jusque là. En effet, outre le sous-texte religieux qui peut se montrer pénible à l'occasion, le principal défaut de ce roman réside à mon sens dans sa longueur, que j'ai trouvée excessive. C'est long, et c'est lent. Un peu trop, sans doute : l'ennui pointe à l'occasion, quelques passages se montrent un brin répétitifs, et le roman aurait à mon sens gagné à être un tantinet écourté... (...) Cela dit, Le Bois Duncton, fort de sa singularité et de son incontestable richesse, reste une lecture tout à fait recommandable. Je ne peux donc même pas en vouloir au cruel libraire évoqué plus haut : force m'est de reconnaître qu'il avait raison, le bougre, et que ce livre-là vaut assurément d'être lu.
Nebal
Imaginez un lourd volume de 700 pages, consacré aux amours contrariés de… deux taupes ! Voilà qui en ferait hésiter plus d'un, non ? Eh bien, celui-là aurait tort et il raterait, croyez-le bien, une expérience exceptionnelle valant largement l'investissement en temps et en argent que Le bois Duncton implique. Parce qu'il est très facile de s'identifier aux habitants des réseaux souterrains de la colline d'Uffington. Parce que le déclin de la paix et du droit au sein de cette cité des Taupes après le coup de force de Mandrake produit un sentiment égal au spectacle de toutes les communautés humaines frappées par les putschs, la guerre civile ou la main-basse mafieuses. Parce que l'amour d'une guérisseuse prodigué à ses patients, la ferveur désespérée d'un vieux sage, l'élan dévorant pour le savoir d'un jeune héros, le malheur accablant une jeune mère, les manigances de basses politiques tout ça et bien d'autres choses forment un kaléidoscope d'émotions surpuissantes capables de vous émouvoir aux larmes. Certes, c'est un peu long sur la fin et ça manque un tantinet d'humour. Ce qui n'empêche pas Le bois Duncton, par certains aspects, de rivaliser avec Le Seigneur des Anneaux. Une véritable découverte pour le lecteur francophone et un nouveau coup de maitre pour les éditions de l'Atalante.
David Sicé
Ne vous êtes vous jamais demandé à quoi pense une taupe ? Non ? William Horwood si, et sur 750 pages en plus. (...) Le Bois Duncton est son premier roman. Succès immédiat dès sa parution en 1979, il aura fallu attendre jusqu’en 1997 pour que les éditions de l’Atalante aient la brillante idée de le traduire en français.
Les taupes sont comme vous…
Le Bois Duncton est un réseau de galeries taupes comme il en existe des milliers. Dans cette communauté arriva un jour Mandrake, la plus grosse taupe que l’on ait jamais vu. Il tua pour l’exemple plusieurs d’entre elles et fit régner la terreur jusqu’à devenir le maître des lieux.
Une de ses premières décisions fut d’interdire à qui que ce soit de pratiquer la cérémonie célébrant le début de l’été et au cours de laquelle sont traditionnellement bénies toutes les taupes de la nouvelle génération. Une des plus vieilles taupes du réseau accompli quand même le rite sacré auprès de « La Pierre », grand monolithe dressé depuis toujours en haut de la colline et auquel les taupes vouent un culte depuis la nuit de temps. Il est aidé dans sa mission par Brin de Fougère, un jeunot que ses faibles capacités physiques et ses interrogations hors de commun ont rendu peu sociable. Encourant pour cette action une exécution aussi sauvage que celle de son vieil ami, Brin de Fougère quitte le réseau et s’établit dans celui des « Anciens », désaffecté il y a fort longtemps pour des raisons totalement inconnues. Sans le savoir, ses actes feront à partir de ce moment là parties de la plus fabuleuse légende taupe : celle des amours de Brin de Fougère et de Rébécca, la fille de Mandrake.
C’est le récit de ses amours et de leurs répercussions sur le culte de la Pierre dans de nombreuses communautés taupes que nous livre Boswell d’Uffington, taupe scribe qui fut à leurs côtés pendant les moments heureux et malheureux de leurs vies.
Quand trois petites taupes vous font réfléchir sur Dieu, la mort et tout le reste…
Il est des personnages qui vous marquent, auxquels ont s’identifie dès la première ligne. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Rébecca, Brin de Fougère et Boswell sont de ceux-là. Ne vous méprenez pas, vous ne mourrez pas d’envie de gober une appétissante assiette de lombrics bien roses et bien grassouillets en refermant ce livre. Mais les interrogations que leur prête l’auteur sont de celles que tout le monde s’est posé au moins une fois en évoquant une puissance supérieure. Si une telle force existe, une force capable de créer le monde et ses habitants, comment l’aimer, la respecter et avoir foi en elle quand elle permet la guerre, la maladie et toute autre forme d’injustice ? Les réponses sont incontestablement celles d’un croyant (taupe certes, mais croyant quand même) mais Horwood vous laisse l’entière possibilité de choisir qui, de la destinée ou du hasard (de la Pierre ou de la nature) décide du devenir de la communauté du Bois Duncton.
Attaquez ce livre comme vous le feriez avec une grande épopée : prévoyez que vous allez être emporté dès la première ligne pour 750 pages dignes des plus grandes œuvres de Fantasy. Ca vous paraît peut-être improbable avant de l’avoir débuté, mais vous verrez : vous aussi vous serez ému à l’idée du retour au doux foyer, après de terribles épreuves, auprès de votre pulpeuse fiancée au poil si doux…
Claire Bauchat