Sociologue, anthropologue, urbaniste, philosophe, politologue… Jacques Beauchard est tout cela à la fois ce qui lui vaut d’être qualifié, avant tout, d’humaniste. Professeur de Sociologie et d’Anthropologie à l’Université Paris XII, il est surtout connu pour ses recherches et ses publications dans le domaine de l’aménagement du territoire, tant du point de vue topique, c'est-à-dire architectural et urbanistique, que du point de vue dynamique c'est-à-dire celui du politique. Fidèle à la pensée de Julien Freund, et donc aussi celle de Carl Schmidt, il n’en demeure pas moins un républicain convaincu, un témoin du caractère vivant, universel et rassembleur de la « Cité ». Cet adepte des valeurs de la Révolution Française se révèle cependant sensible à l’importance du sacré et de la symbolique du divin dans la vie des sociétés, comme soubassement des grands mouvements de fond qui peuvent faire basculer l’histoire. Fin connaisseur du Liban, depuis 1990, il éprouve une passion pour Beyrouth dont il fait le lieu de l’enjeu majeur de notre époque, à savoir « la guerre du territoire contre la ville » qu’il considère comme étant la dynamique du politique contemporain. « Beyrouth, la Ville, la Mort » (Aube, 2006) et « Liban mon amour » (Aube, 2007) illustrent ce thème. Aujourd’hui, il publie « Mon malheur arabe » (L’Atalante, 2010), une sorte de dialogue d’outre-tombe avec Samir Kassir à qui il dédie son essai. Entre les lignes se profilent certains thèmes essentiels que Beauchard avait déjà abordés, sous d’autres angles, dans « La bataille du territoire » (L’Harmattan, 1999), « Génie du territoire et identité politique » (L’Harmattan, 2001) ou encore « Penser l’unité politique entre fondements, turbulences et mondialisation » (L’Harmattan, 2003) pour ne citer que ces titres parmi les écrits nombreux de l’auteur. Le fil conducteur de la pensée de Beauchard se déploie autour de quelques concepts-clés : « architecture du vide » ; « espace public » ; « foule-événement ». C’est la foule comme événement qui l’a interpellé dans la vie publique libanaise durant les années 1990 mais surtout depuis 2005. C’est cette foule-événement qui serait l’acteur de la reconstruction de l’espace public au sein de la cité meurtrie. Le lieu de la foule est l’espace transactionnel, notamment au centre de la Cité « là où le ciel et la terre dialoguent ensemble » car c’est le point de l’épiphanie de la symbolique. Mais le moment de la foule-événement est malheureusement éphémère, c’est le vieux kairos de la pensée grecque, cette occasion propice et fugace à la fois, qu’il faut savoir saisir car elle ne repasse pas deux fois.
La dette de vie
D’où vient cette appropriation curieuse du « Malheur Arabe » si cher à Samir Kassir? La référence aux « Considérations » de ce dernier ne suffit pas à l’expliquer. Il a fallu que Wissam Maalouf, un ami de l’auteur, lui raconte son enlèvement sur l’autostrade de Jounieh, à la hauteur du Nahr-el-Kalb et qu’il se remémore son calvaire avant de lui dire le bonheur de sa libération, pour que Jacques Beauchard comprenne qu’il partageait cette rédemption. C’est une dette de vie qui résonne comme un écho à la mort de la mort que l’Orient chante dans la fraîcheur printanière du dimanche de Pâques. Tombé dans une embuscade dans le djebel algérien, il avait contracté une dette. Le fedayin qui aurait dû le tuer lui laissa la vie sauve, d’où une reconnaissance vitale qui explique l’engagement d’une existence afin de conjurer l’inexorable destin et métamorphoser la tragédie en histoire. Tel fut l’événement qui est à l’origine de son engagement intellectuel et académique où transparaît sa préoccupation de l’espace public et de sa destruction qu’il découvre à Beyrouth en 1990. D’année en année, il constate la convalescence de l’espace public libanais au milieu d’une ville qui retrouve peu à peu sa liberté de mouvement.
La Cité entre vie et mort
C’est alors que s’impose la conscience de l’architecture du vide que les politiques tiennent dans leurs mains sans le savoir, car ils ignorent que le bien commun se tient là. Au gré de l’espace public qui reprend forme ici et là, il observe la reconstitution d’une unité primaire essentielle : pas d’événements spectaculaires, seulement l’ordre des marchés et d’une circulation quotidienne ; non plus l’ordre violent mais l’ordre faible des va-et-vient du plus grand nombre qui manifeste la liberté civile. Durant la guerre civile il n’y avait plus que des territoires coincés entre les barrages, c’était le temps de l’exclusion de l’autre et de la survie, mais aussi celui d’une solidarité forte, enfermée sur elle-même. Un lien social tout puissant s’était substitué au lien civil. Beyrouth et le Liban deviennent, au fil des ans, la scène grandiose où le souffle de la vie publique tente de s’insinuer dans les moindres interstices des territoires figés par les violences mortifères. Beauchard observe comment, avec la paix, une solidarité faible et individualiste, en réseau et mobile, tisse la toile urbaine et donne forme à l’urbanité. En multipliant certains récits, l’auteur fait valoir combien un échange de civilités minuscules et symboliques recompose quotidiennement le caractère public des espaces collectifs. Nul ne peut s’approprier les lieux communs. Même le non-lieu, le passage le plus ordinaire, est marqué par la loi commune assurant le passage invisible du privé au public. Par la voix d’autres récits, il montre combien l’oubli de la dispute civile conduit à croire que l’espace public est naturel. Un nouveau mal diffuse alors dans le corps de la Cité. On se met à ignorer l’ordre invisible qui est imprimé là ; on s’arroge le droit de l’occuper, de l’enfermer et de le territorialiser. Rien n’est jamais joué définitivement. Entre Beauchard et Beyrouth, se tisse une véritable passion amoureuse. D’où « Beyrouth, la ville, la mort » qui fait valoir l’affrontement de la ville avec ce qui la détruit mais aussi avec ce qui lui permet de renaître. Comment retrouver le temps de l’Ecole de Droit, l’une des trois plus grandes de la Méditerranée, quand le poète byzantin Nonnos de Panopolis écrivait: « La discorde qui défait les Etats ne cessera de compromettre la paix que lorsque Béryte, garante de l’ordre, sera juge de la terre et des mers, lorsqu’elle fortifiera les villes du rempart de ses lois. » ? N’est-ce pas ce que voulut proclamer le serment de la foule-événement du 14 mars 2005 ? Ne faut-il pas explorer comment Beyrouth se précipite, sans cesse, entre fin et commencement ? Douloureusement meurtri par la guerre de l’été 2006, c’est ce que fait Beauchard à travers « Liban, mon amour ». Au fil de la tragédie, l’auteur montre que c’est l’architecture du vide qui est brisée : les ponts détruits, les territoires occupés, les terminaux vitaux interdits, la ville figée par l’invasion de la mort qui appose sa lugubre signature sur l’espace public.
Rédemption et transfiguration
Mais c’est avec « Mon Malheur Arabe » que Beauchard dévoile la clé de son destin. Il pointe les failles de la Cité et les défaillances de la politique qui, à ses yeux, « marche de travers ». C’est en fonction de l’errance de celle-ci que surgit le tragique. Ottomans, Britanniques et Français se sont retirés de leurs empires, laissant derrière eux des unités politiques à bâtir. Tâches immenses et difficiles qui ont basculé dans le contrôle du « Territoire » aux dépens de la « Cité ». Ce n’est pas le bien commun de l’espace public qui a été investi mais la prise de terre et sa possession. En témoigne la violence dans le djebel algérien comme celle de la place des Martyrs où Beauchard retrouve en 1990 la présence de celui qui l’avait épargné. La dette qui constitue la trame du livre est celle qui, au milieu des ruines, transfigure le malheur en force de l’histoire. C’est au milieu du pire qu’il s’agit de retrouver l’existence de l’espace public qui assure à chacun l’égalité et la liberté de mouvement : un avenir. Dès les premières lignes de son dernier livre, Beauchard rapporte comment Wissam Maalouf, libéré, se sentit porté par le divin : « Entre la montagne, la mer et le ciel, la parole de Dieu l’envahit. N’est-il pas revenu du monde des morts ? Désormais il se fera l’apôtre de la douceur de vivre. Quand les nuits seront chaudes, sur les tapis de sa terrasse, face à la mer qui brasille, il fera l’amour avec Rima. Il sera l’avocat de la ville ouverte et de la citadinité. Dorénavant il poussera les zaïms hors de leur fief. Il se fera le chantre de la Nahda. ».
Antoine COURBAN supplément littéraire de L'Orient Le Jour du jeudi 6 mai à Beyrouth
Dans son troisième ouvrage consacré au Liban, Jacques Beauchard, professeur émérite de sociologie et d'anthropologie à l'université Paris XII, livre l'histoire d'un homme dont le destin est immanquablement lié au monde arabe. De la guerre d'Algérie à Ndjamena, en passant par Beyrouth, cet homme, chez qui l'on soupçonne certains traits de l'auteur, partage sa douleur à voir se déchirer le monde arabe dont le malheur est le sien depuis qu'il a été épargné par un combattant du FLN. Dédié à la mémoire de Samir Kassir, historien et journaliste libanais assassiné à Beyrouth un an après la publication de ses Considérations sur le malheur arabe en 2004, le roman revient sur les évènements libanais, palestiniens, algériens et tchadiens en insistant sur la fragilité de la paix, les profondes divisions au sein de ces populations, mais aussi leur humanité et leur arabité communes. Il compare le monde arabe à la ciste, une plante des pourtours de la Méditerranée qui régénère par le feu. L'auteur revient sur un thème qui lui est cher, celui de la ville et de l'urbanisme comme lieu symbolique de construction et de destruction du tissu social. Il exprime aussi ses doutes d'Occidental et d'héritier de l'empire colonial français dans un monde arabe méfiant et souffrant toujours des blessures infligées par la colonisation : c'est une double dette que le personnage principal doit rembourser, une dette personnelle à l'égard de l'homme qui lui a laissé la vie et une dette collective laissée par l'empire français dans la région.
C.R. - Moyen Orient
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