Le monde de Disney et son parc d'attraction ”aux portes de Paris", tout le monde connaît. Ce que l'on sait moins, c'est que depuis 1987, la multinationale du loisir est partenaire de l'Etat dans la construction des cinq villes entourant le parc. Dans Le nouveau bonheur français, Hacène Belmessous explore cette banlieue "dorée" pour classe moyenne supérieure. Le mythe de la ville parfaite selon Disney ne résiste pas longtemps sous la loupe du journaliste et chercheur. Entre 2006 et 2007, celui-ci a rencontré les acteurs habitants cadres de Disney, élus, etc. Son étude va voir plus loin que les discours du "bonheur de vivre au Val d'Europe". L'auteur dézingue la volonté normative et uniforme de Disney, mais tape peut-être un peu fort sur cette classe moyenne qui "a préféré la loi de fer de l'urbanisme à celle de l'urbanisme social-démocrate". Reste la révélation d'une réelle crainte, la mainmise d'une entreprise sur la conception d'un espace public.
Isabelle JAFFRE, Ouest France, 04 mars 2009
« Une ville hors des fracas du monde, conçue pour les seuls "gagnants" »
Dans un essai pertinent, le journaliste Hacène Belmessous nous plonge dans « le monde selon Disney ». Chacun doit y avoir le bon profil économique et social. Entretien.
Dans votre livre le Nouveau Bonheur français ou le monde selon Disney (1), vous faites référence à l’urbanisme de la cité de Noisiel, du XIXe siècle, dont le but était de faire des ouvriers des individus homogénéisés. Aujourd’hui, le nouveau cobaye est, dites-vous, l’habitant du Val d’Europe…
[...] Très critique par rapport à cet « urbanisme libéral », l’auteur cuisine les habitants sur leur rapport au monde extérieur. Cela donne des répliques assez piquantes qui trahissent parfois la mauvaise conscience face à une forme d’égoïsme. « Le monde ? lui répond un habitant. On n’est pas dans le monde à Magny ? Moi, je me pose pas la question du monde. Mon monde, c’est Magny. ». Très atypique, un militant d’un collectif anti-libéral s’explique sur son choix d’habiter dans ce lieu qui incarne tout ce qu’il rejette par ailleurs. « C’est inquiétant si tous ceux qui ont une conscience de gauche abandonnent le navire pour vivre dans des coins comme celui-ci. ».
En fait, le territoire que dissèque Hacène Belmessous est symptomatique d’une question qui nous est posée : face à l’échec des villes construites pendant les Trente Glorieuses, allons-nous continuer à croire en une société du vivre-ensemble qui mise sur la rencontre et la différence ou, au contraire, nous résigner à imaginer ces ghettos ultramodernes qui rassurent l’honnête citoyen fatigué des tensions ultramodernes.
Noël Bouttier, Témoignage Chrétien, 26 mars 2009
Il parait que, face à ce projet, François Mitterrand, s’était pincé le nez, avait pudiquement détourné les yeux et affirmé que ce n’était pas sa « tasse de thé ». Il n’en reste pas moins que la classe politique française, de droite et de gauche, a offert sur un plateau à Disney, aux conditions de la multinationale étasunienne, la possibilité de construire un parc d’attractions, mais aussi des villages exprimant sa vision du monde et de l’humanité. S’il offre accessoirement de l’onirisme, Disney impose surtout de l’idéologie, du politique. L’auteur explique comment l’entreprise capitaliste Disney n’est parvenu à ses fins que parce qu’elle a pu bénéficier de la « complicité active d’un État fort » qui lui offrit des équipements (RER, TGV), qui lui permit de déroger au droit commun (par exemple une TVA à 7%) et qui la renfloua indirectement lorsqu’elle devint déficitaire, en 1994 et en 2004, car il s’y était engagé contractuellement. Le partenariat fut signé en 1987. Immédiatement, dans ce land disneyen, l’État a « coupé le cordon ombilical qui le reliait à la société. » Dans le Val d’Europe, l’idéologie disneyenne règne désormais sans partage. Disney n’est plus l’aile marchante d’une culture avilissante mais la nécessaire « représentation euphorisante » de la transfiguration du réel. Plus grave encore, Belmessous explique comment le Val d’Europe a imposé le « séparatisme social » dans le cadre d’un nouvel ordre urbain en France. Ce qui est atterrant, c’est que la gauche des Zones d’éducation prioritaire, du Développement social des quartiers a favorisé le développement d’une pratique du territoire qui contredisait cette politique. Lorsqu’en octobre 1992 Pierre Bérégovoy, Premier ministre décora le PDG de Disney de la Légion d’honneur, la messe était dite. En tant que nouvelle ville – et ville neuve, l’existence du Val d’Europe n’a jamais été débattue devant le Parlement, devant la région Île-de-France, devant les municipalités ni devant aucune association constituée. De manière totalitaire, Disney obtint un monopole d’État, aucun concurrent ne pouvant construire des équipements hôteliers ou sportifs dans son enclave. Le Val d’Europe est un ensemble où l’histoire et l’humanité dans leur continuum sont niées, où le substrat politique et la réalité sociale françaises sont évacués au profit de la vision disneyenne du monde. Ainsi, l’espace public privilégie la circulation ; les trottoirs sont étroits, les bancs publics inexistants, les squares pour enfants rares. La cité n’est pas censée améliorer la condition humaine mais affirmer un « point de vue » sur la société. L’idée est de faire disparaitre la société (qui n’existe pas, comme l’avait prétendu Margaret Thatcher) derrière une myriade d’individus en agrégeant et en favorisant les plus méritants. Disney enchante des valeurs d’un temps sans histoire : pragmatisme contre idéaux ; conscience privée contre conscience sociale, responsabilité individuelle contre responsabilité collective. Le « nous » national est désagrégé. Nous sommes « en plein séparatisme, en pleine idéologie différentialiste, dans le monde d’une seule classe sociale. » L’Autre n’existe plus. La ville de Disney confirme, selon l’auteur, une prédiction d’Hannah Arendt : la politique disparait de l’agora politique. Belmessous cite Marc Sadoun : « Le politique ne réalise plus l’être du citoyen, il en considère l’avoir. Il ne gouverne plus les hommes, il administre les choses. » Dans ce monde, l’urbanisme n’est plus un bien commun, mais un broyeur d’hétérogénéités. L’urbanisme est moins « une valeur d’usage qu’une valeur d’échange. » On retrouve, dans cette optique, un état d’esprit, mais une aussi la vieille pratique anglo-saxonne selon laquelle on n’achète pas sa maison pour se loger (dans le Lancashire comme dans le Périgord) mais en fonction d’un placement à court ou moyen terme. L’auteur ne cache pas que la majorité des habitants du Val d’Europe sont contents d’habiter dans ce monde creux, « déréel, oublieux des autres. » Ils ne sont plus des citoyens mais des lobbyistes qui, par exemple, ont obligé la mairie de Magny à construire un terrain de « skate » qui a couté 100000 euros pour l’amusement de huit familles. Le Val d’Europe est peut-être le laboratoire de la première ville privée européenne.
Bernard GENSANE
Cette étude sociologique, sur le secteur IV de Marne-la-Vallée, présente sous la forme d'un essai fort bien écrit des conclusions accablantes.
L'auteur reprend tous les thèmes contre lesquels je me bats depuis 11 ans, en matière culturelle pour proposer une autre vision que celle de la monoculture policée d'EuroDisney.
Dans le secteur IV de MLV a été créée une ville neuve pour les classes moyennes, habitée par les valdeuropiens, où règnent l'individualisme et l'hégémonie de la multinationale américaine. Un laboratoire à ciel ouvert sur les visions d'une caste, les disneyens, pour construire une nouvelle société française. L'Etat français, au sens technocratique, complice de cette expérience grandeur réelle, impose les visions des disneyens contre les élus et les habitants.
A lire d'urgence pour comprendre les enjeux sociologiques du XXIème siècle pour la société française.
L’expérience du Val d’Europe constitue une singularité à l’échelle d’un complexe d’urbanisation. Quand Marne-la-Vallée émerge, en 1971, le rêve de la cinquième ville nouvelle de la région parisienne se fracasse contre la crise qui survient dans les années qui suivent. C’est la signature en 1987 de l’accord avec Disney, ses 30 000 emplois et 915 millions d’euros de chiffre d’affaire espérés, qui la sauve. Le marché passé est un modèle de bienfaisance de la puissance publique à l’égard de l’univers capitaliste : de fortes réductions fiscales sur l’achat des terrains, le monopole garanti sur tous les équipements sportifs et hôteliers, une TVA réduite de 18,6 % à 7 %, des programmes immobiliers librement assumés par la multinationale américaine. Il était intéressant d’aller voir, dix-sept ans après l’ouverture du parc d’attraction, ce qu’était devenue la région. Les cinq communes composées de petites maisons de pierre et de fermettes mitoyennes de vestiges classés n’ont pas résisté bien longtemps à la conception rationnelle du territoire des urbanistes de Disney qui, ne respectant ni les valeurs de l’intérêt général ni les idées républicaines, ont soumis le territoire à leurs propres intérêts, imprégnant décor, esthétique, atmosphère et même le symbolique. L’aménagement s’est fait hostile aux piétons, privilégiant l’univers de la voiture. Les bancs publics ont été proscrits, les squares pour enfants se sont raréfiés. Tout doit valoriser le repli sur soi et broyer l’hétérogénéité. Le refus d’un permis de construire est invalidé par le préfet, garant de l’engagement d’un Etat central qui a vendu le pouvoir des communes contre le marché de l’emploi. Il ne reste plus aux élus locaux, comme seule liberté, que de décider de baptiser les axes de noms défiant le géant américain : rue Haddock, avenue René Goscinny, rue Morris… Le Val d’Europe s’ouvre à tous ceux qui sont prêts à se convertir à la Disney way of life. Les couches moyennes ont répondu en masse, séduites par la constitution d’une élite socio-économique et la réputation d’une microsociété vivant en paix et en totale harmonie. C’est bien volontiers qu’elles se réclament d’une culture basée sur un optimisme méritocratique. Bien entendu, le Val d’Europe se protège des plus pauvres. Des 20 000 personnes en attente de logement social dans le département, aucune ne peut entrer, un candidat local étant toujours retenu quand un appartement se libère. On assiste depuis le milieu des années 1990 à la multiplication des enclaves résidentielles, des micro territoires vigilisés et vidéosurveillés. « Val d’Europe est-il le laboratoire à ciel ouvert de la première ville privée européenne ? » (p.121), s’interroge l’auteur.
Jacques Trémintin
Espace Culture Leclerc
Saint-Brevin-les-Pins
Métro 2033, paru à L'Atalante fin mai, rencontre déjà un certain succès. Il faut dire que la trame, originale, à de quoi en intriguer plus d'un.
Denis E. Savine a traduit Métro 2033 pour L'Atalante. Il nous parle de sa relation avec le livre, de la conception qu'il a de l'histoire, et de la portée de cette dernière.
deux premiers chapitres à télécharger gratuitement!