Grossman – Les Magiciens – Scifi Universe
[Attention, cet avis révèle des points forts de l'intrigue]
Quentin vit à Brooklyn. Comme pour nombre d’adolescents de son âge, la vie de Quentin est merdique. Faire-valoir de son ami James, amoureux de sa copine Julia qui s’en moque, le jeune homme ne trouve qu’un réconfort passager dans une série de bouquins de fantasy, « Les chroniques de Fillory ». Mais voilà qu’un jour, après avoir reçu une mystérieuse lettre des mains d’une superbe infirmière, il se retrouve dans un domaine de New York qu’il n’avait jamais vu auparavant. Et pour cause, puisque la Maison de Brakebills est invisible d’habitude. On n’entre pas impunément sur le campus d’une école de magie. En réussissant l’examen d’entrée, Quentin va découvrir un autre monde, un envers du décor qu’il n’a jamais soupçonné : le monde de la magie. Très vite, il va s’apercevoir que ce monde est très loin de ce dont il rêvait. La magie, c’est dur et chiant, et le parcours du combattant qui l’attend ne fait que commencer.
Cela fait déjà bien des années qu’un petit garçon à lunettes a conquis le cœur des lecteurs du monde entier. Son nom : Harry Potter. Dans cette série, on parle d’école de magie, de sorts et de créatures fantastiques. Mais aujourd’hui, grâce aux éditions L’Atalante, jetez tout ça à la poubelle. Oubliez le binoclard gentillet et naïf. Avec Les Magiciens de Lev Grossman, la magie prend une autre dimension. Frère jumeau d’Austin Grossman (l’auteur du roman Un jour, je serai invincible publié chez Interstices), Lev n’est pas un inconnu en France puisqu’il a déjà eu les honneurs de la publication avec Codex, le manuscrit oublié chez Calmann-Lévy. Bien décidé à tordre le cou au mythe de l’école de la magie et aux univers fantastiques dans leur totalité, l’Américain couche sur papier une épopée vitriolée et incisive qui renvoie le reste de la production dans les cordes. Un pur régal.
De prime abord, rien de bien neuf sous le soleil de la sorcellerie. Un garçon qui entre dans une école de magie et découvre un monde caché au nôtre, rien de bien original. Mais ce serait vite cataloguer le roman de Grossman. D’abord parce que le style de l’auteur n’est en rien comparable à celui de J. K. Rowling ; l’écrivain fournit un travail magnifique, fluide et hautement imagé. La lecture qui en résulte se fait plaisir des yeux mais aussi plaisir d’esprit car Lev n’oublie jamais ses classiques et dissémine de multiples clins d’œil et références à d’autres œuvres célèbres. Harry Potter d’abord et naturellement, Les Chroniques de Narnia ensuite, énormément, mais aussi Le Seigneur des Anneaux. Tout y passe ou presque. Mais il ne s’agit pas là de prétention à étaler sa connaissance du genre, il s’agit avant tout de la base pour se foutre joyeusement de tout ce petit monde et déconstruire toute la magie de ces mythes.
En effet, Quentin, notre héros, n’est pas le gentil Harry, ou bien c’est un Harry sous acide et champignons hallucinogènes. Quentin n’est pas orphelin, mais il aurait bien voulu quand il voit ses parents. Non, définitivement, les élèves de Brakebills n’ont aucune envie d’aller à Poudlard. Avec ses joyeux compères, Quentin se bourre la gueule à chaque occasion, s’envoie des rails de coke, baise avec qui il peut comme il peut. Dans Les Magiciens, pas de baguettes magiques non plus, ni de chapeau de sorcier ou autres conneries naïves dans le genre : ici, la magie se fait plus proche des mathématiques appliquées, avec des centaines de règles qu’il faut maîtriser, et ce n’est pas une sinécure. Alors, comme tout étudiant qui se respecte, les élèves se détendent par la boisson ou le sexe. On croise un magicien homosexuel, un punk aux tendances belliqueuses, des professeurs capables de coucher avec leurs élèves. Bref, en compagnie de Quentin, nous sommes dans un monde adulte et trash. Fini les gamineries, avec Les Magiciens, les choses sérieuses commencent.
Le roman de 508 pages est grossièrement formé de deux parties. Dans la première, Quentin découvre la magie, son école, se fait des amis et des ennemis. Il apprend que la magie n’a rien à voir avec ce qu’on a pu dire dans des livres pour gosses, et que la vie est dure pour les magiciens. Avec lui, on découvre en fait une école de magie bien plus proche de nos facultés, avec ses clubs, ses ragots et ses contraintes. On y croise des choses extraordinaires mais pas si farfelues, à mi-chemin entre une volonté réaliste et totalement fantaisiste. La sauce prend rapidement, le plat obtenu n’en est que plus délicieux. Grossman déploie une imagination sans faille alliée à un humour fin et du meilleur effet. Il en profite également pour se payer la tête d’Harry Potter en comparant la baguette de sorcier à un sextoy tant ce gadget apparaît comme ridicule. Pas de ça à Brakebills. Il fait aussi quelques clins d’œil au Seigneur des Anneaux, que les connaisseurs adoreront.
La seconde partie se déroule surtout à Fillory, ce monde sensément imaginaire que dégustait Quentin matin, midi et soir. Fillory ressemble tout le long du récit aux Chroniques de Narnia ; l’auteur ne manque pas de s’amuser comme un fou avec cette comparaison, et le lecteur également tant l’imagination déployée fascine. Finalement, nos anti-héros tombent dans ce monde fantastique, qui se révèle bien loin de ce qu’on rapporte dans les contes. Entre un ours alcoolique et imbécile, une naïade nymphomane et deux mercenaires obsédés par la bataille, difficile de reconnaître les récits pour enfants. Surtout quand on tombe en plein milieu d’une guerre civile. Le début de cette partie joue sur un registre d’ironie malicieuse de la part de Grossman, et il se moque ouvertement des poncifs du genre. Point de quête immédiate, surtout un sentiment de « Bon, euh… on fait quoi ? » Pour finir, le Fillory imaginaire et le réel n’ont rien à voir. La réalité tend à plus d’horreur et rien n’est obtenu sans un sacrifice au-delà de l’imaginable. Les contes ne sont décidément plus ce qu’ils étaient.
Plus que le ton du récit, plus que les références et les dizaines de trouvailles, ce sont les personnages qui constituent un sans-faute. À commencer par Quentin, un poncif du genre, qui se révèle une formidable figure d’anti-héros. Il traîne sa haine de la vie et de l’insuffisance du réel tout au long du récit. Ses états d’âme, ses amours, ses accès de colère ou ses regrets, tout est réglé comme une horloge. Rarement le protagoniste principal d’un roman a été aussi réussi. Mais les autres ne sont pas à la traîne : Penny, le punk jamais réellement cerné ; Eliot, l’homosexuel alcoolique ; Alice, brisée par sa vie de famille ou encore Janet, la peste suffisante et qui ne tient pas en place. Une galerie haute en couleurs et surtout qui refuse catégoriquement les étiquettes, comme le roman lui-même. On notera aussi le personnage du professeur Maïakovski au cœur de l’Antarctique, dont le destin tragique compte parmi les fulgurances du roman. Et elles sont nombreuses, ces scènes inoubliables : Brakebills Sud et le voyage pour y arriver, la détresse de Julia, l’affrontement final à Fillory, le pays du Ni (clin d’œil aux Monty Python)… Les beaux passages ne manquent pas.
Au bout du compte, c’est le ton noir qui mélange humour et sérieux qui séduit, un registre résolument adulte à mille lieues des œuvres enfantines qu’on nous a servies. Les Magiciens contient du sexe, de la violence, de la drogue et surtout de la haine, la haine de la banalité de la vie, de son caractère insipide et de la nécessité de s’échapper par la magie. Grossman réussit en un seul et unique volume là où Rowling n’a jamais réellement convaincu. En d’autres termes, ce roman n’est rien de moins qu’un sacré tour de force, une petite pépite à savourer.
De magie, Les Magiciens en déborde. Une magie autre et irrévocablement adulte. Dans le roman de Lev Grossman, on découvre un monde aussi fantastique et surprenant que noir et drôle. Ciselée dans sa construction et multiréférencée, l’œuvre ne serait rien sans des personnages simplement parfaits et inoubliables. L’Atalante frappe fort. Harry Potter version adulte selon Lisa Tuttle, des compliments d’auteurs tels que Cory Doctorow, George R. R. Martin ou Elizabeth Hand, Les Magiciens mérite tout cela et plus encore. Laissez le vieux Harry aux oubliettes, abandonnez la vieille bicoque de Poudlard et rejoignez Quentin. Vous verrez, c’est magique.
Nicolas W.