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Dufour - Entends la nuit - Just A Word
Posté le 17 octobre 2018

Interview Entends la Nuit
Catherine Dufour is back !

    Neuf ans ! Il aura fallu neuf ans pour vous voir revenir à l’imaginaire avec Entends la nuit. Pourquoi ces détours littéraires ? Que vous ont-ils apportés ?


Bon sang, neuf ans ! Non, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un retour. D’abord, parce qu’Entends la nuit n’a rien à voir avec ce que j’ai pu écrire en science-fiction ou en fantasy autrefois. C’est du pur fantastique.
Ensuite, parce que j’ai continué à publier des nouvelles, surtout de science-fiction, pendant toutes ces années — réunies bientôt dans un recueil. Plus que d’un détour littéraire, disons que j’ai rencontré, au début des années 10, des gens très cool chez Fayard et que j’y suis restée. Je continue à travailler chez eux, d’ailleurs.

    “J’ai voulu mettre en scène le dénominateur commun de tous nos effrois !”

    Une jeune femme brûlante de désir, un homme ténébreux et mystérieux mais aussi dangereux au possible, des monstres sanguinaires en goguette… Vous vouliez concurrencer Twilight et consorts ?


Voilà.
L’amour peut-il exister entre une jeune fille fauchée et un jeune homme riche ? Eh bien non ! La richesse, ce n’est pas le fait d’un individu.
C’est une caste, et elle est pleine de piranhas.

    Au départ, Entends la nuit effraie par son monde du travail écrasant et totalement sous contrôle. Une expérience que vous avez-vous-même vécue ou une totale appropriation ?


Je crois que c’est le monde du travail, ni plus ni moins. Vu du bon côté de la barrière, d’ailleurs : ces jeunes gens ont un contrat, un bureau personnel, du chauffage, une cantine, des congés — toutes sortes de luxes de plus en plus rares.

    Le personnage de Vane est un lémure et non un vampire. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces créatures et comment vous est venue l’idée de les utiliser dans votre roman ?


J’ai beaucoup lu des folkloristes comme Seignolle, Lecouteux ou Van Gennep. Derrière tous les lutins, les elfes, les trolls, les sorcières et autres vampires, c’est toujours le même peuple qui transparaît : les ancêtres. Les morts. Non pas qui reviennent : qui ne sont jamais partis.
Dis manibus sacrum locus, consacré aux dieux mânes de ce lieu. J’ai voulu mettre en scène le dénominateur commun de tous nos effrois.

    De son côté, Myriame est une jeune femme à l’humour particulièrement caustique…ce qui ne l’empêche pas de dégouliner d’amour pour Vane. Ce qui est dangereux est-il forcément plus attirant ? À quel moment la pulsion de mort prend le pas sur la passion ?


Si quelqu’un un aime quelqu’un là-dedans, ça doit être Vane. Myriame, elle, est poussée par la curiosité surtout, par l’avidité aussi — elle dégouline, mais pas précisément d’amour. Il ne me semble pas qu’elle dispose d’une seconde pour aimer Vane. Quant à savoir ce qui est le plus mortifère, entre une vie de salariée pauvre et monter à l’assaut d’une montagne de pognon, je ne me prononcerai pas. Ce qui est attirant dans le danger, c’est qu’il fait fuir l’ennui — et l’ennui est mortel.
Disons que Myriame est coincée de tout côté.

    Autre personnage majeure de votre roman : Paris. La ville des Lumières n’est pas qu’un simple décor pour Entends la nuit, n’est-ce pas ? Est-elle un monstre elle aussi à sa façon ?


Bien vu. C’est le personnage qui me plait dans ce roman.
J’adore cette ville, ses toits, ses catacombes, ses recoins hantés. Au Palais Royal, je me plais à suivre des yeux les fantômes des femmes révolutionnaires en bonnet rouge, et la silhouette de Proust dans le jardin des Tuileries — aussi celles des moines bêchant le sol du jardin du Luxembourg, du temps où celui-ci s’appelait Vauvert. Il y a le petit Musset bouquinant sous un arbre, Hugo qui allait chercher son lait dans une ferme du Mont Parnasse, Châteaubriant qui cachait ses amours dans une maison de campagne de Port Royal, Hemingway qui regardait les troupeaux de chèvres gambader sur le boulevard Saint Michel — Je ne m’en lasse pas…

    Pensez-vous donner une suite à Entends la nuit dans les neuf ans à venir ?


C’est ce qu’il y a de commode avec les morts : on peut abuser de leur compagnie pendant pas mal d’années !

    “J’adore cette ville, ses toits, ses catacombes, ses recoins hantés.”

    Vous avez des projets en ce moment ?


Plein !
Notamment une biographie d’une pionnière de l’informatique, un livre sur le Bataclan [Dont Catherine évoquait déjà l’existence dans cette interview], un recueil de nouvelles. Bref, je ne m’ennuie jamais !

    Et pour finir, si vous pouviez choisir un bel homme ténébreux dans la littérature pour parcourir en amoureux les catacombes, qui choisiriez-vous ?


Un mec avec un plan et une bonne frontale !

- Nicolas Winter, le 15 octobre 2018.



  • Les archives
Heliot - Frankenstein 1918 - L'Horizon et l'Infini
Posté le 17 octobre 2018

Frankenstein 1918 est le livre parfait pour continuer ce fantastique hommage à Mary Shelley, cette uchronie qui nous propose une réalité alternative à partir de la première guerre mondiale sort de l’ordinaire, ce récit est captivant et plein de surprises.
Le premier non-né viable sera appelé Victor et son parcours deviendra le fil conducteur de ce roman qui se lit avec grand plaisir page après page.
Une évolution plus qu’intéressante de Victor et une chute en enfer de Churchill.
Johan Heliot nous conduira aussi en 1958 avec les deux jeunes historiens qui verront leur vie bouleversée par la découverte d’une partie des écrits concernant les non-nés.
Ma partie préférée du roman et celle de la rencontre avec Victor et du récit de « son histoire » avec la famille Currie.
Winston Churchill ( le vrai ) disait :
“La grande leçon de la vie, c’est que parfois, ce sont les fous qui ont raison.”
Difficile aussi de définir avec certitude qui sont les fous dans ce livre qu’il faut absolument lire.
Les éditions L’Atlalante sont une valeur sure pour moi et suis ravie de la découverte de ce bel ouvrage, un grand merci !

- Blog L'Horizon et l'Infini, le 16 octobre 2018.



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Brennan - Une Histoire Naturelle des Dragons - Exploration livresque
Posté le 17 octobre 2018

Isabelle, soit Lady Trent, est une naturaliste et elle a un caractère très différent des autres femmes de son époque qui sont très prudes. Comme le roman est écrit comme les mémoires écrites par Lady Trent, on la voit jeune et on découvre en même temps qu’elle l’existence des dragons et de ses différentes espèces (petit coup de cœur pour l’idée des Lucions^^) et les avancées de la société car les dragons sont encore en partie assez méconnus.

Le fait de lire ce que la « vieille » Lady Trent écrit à propos de ses aventures de jeunesse est un petit plus, elle a plein de mordant, et ses petites piques sarcastiques et critiques dans le texte m’ont faite souvent sourire. C’est ce qui me l’a rendue plus sympathique car même si jeune elle bouscule déjà les convenances, je l’ai trouvée parfois trop coincée, elle m’agaçait parfois, même si je peux comprendre que son comportement est en raccord avec son époque, qui ressemble à l’Angleterre victorienne. Mais dans l’ensemble elle reste un personnage très attachant.

J’ai aimé le rythme de l’histoire, il n’y a pas de temps mort, il se passe toujours quelque chose et l’intrigue prend forme au fur et à mesure du livre. Et j’ai adoré explorer ce monde si différent du nôtre avec elle, découvrir les différents peuples et leurs cultures, leurs passés. Le petit point faible pour moins concerne les personnages secondaires qui ne sont pas trop approfondis, dont par exemple son mari, j’aurais aimé en savoir un peu plus sur son entourage même si je comprends que, comme précisé dans le texte, elle se concentre surtout sur le côté de ses recherches.

Au final, cette lecture frôle le coup de cœur, j’ai passé un très bon moment et j’ai hâte de lire la suite afin de découvrir ce que la suite réserve à Lady Trent et je suis curieuse de découvrir les autres dragons qui peuple ce monde :)

-  Blog Exploration Livresque, le 15 octobre 2018.



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Heliot - Frankenstein 1918 - La Rivière des mots
Posté le 15 octobre 2018

Un livre intense, prenant, dur mais intéressant. Le contexte plaira à tous les amoureux de l’histoire, même s’il n’est pas nécessaire d’avoir une grande connaissance en la matière. Le fantastique est léger, Johan Heliot réussit le tour de force d’ancrer le surnaturel au réel, de sorte qu’on perde pied dès le début, de sorte qu’on ne puisse plus tirer le vrai du faux. J’ai eu du mal à entrer dedans sur les soixante-dix premières pages mais ça en valait la peine ! Une histoire glaçante sur fonds de vérité, en quête de qui est l’homme et qui est le monstre.

-  La rivière des mots, le 10 octobre 2018.



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Leboulanger - Malboire - Appuyez sur la touche lecture
Posté le 15 octobre 2018

Cette fois, nous allons parler d'un roman post-apocalyptique clairement étiqueté comme tel, publié par une maison d'édition spécialisée dans l'imaginaire, revendiquant fort et clair l'appartenance à la science-fiction. Et pourtant, entre "Moi, Marthe et les autres", d'Antoine Wauters, évoqué précédemment, et notre roman du jour, "Malboire", de Camille Leboulanger (en grand format aux éditions de l'Atalante), il n'y a pas de différences formelles si évidentes. Au contraire, on a même, je trouve, deux romans assez proches, en particulier dans les messages lancés aux lecteurs. Il y a toutefois dans "Malboire" une attaque assez franche envers quelques grosses sociétés transnational du domaine agro-alimentaire. Mais ce n'est pas tout, dans le box des accusés se tient un autre responsable des malheurs qui nous frappent : l'être humain lui-même, dont la propension à se conduire comme un monstre, n'est pas le moindre des soucis qu'il doit affronter...

Il fait d'abord partie de Ceux de la boue. Des mange-terre, comme on les appelle avec mépris. Des êtres humains ? On peut se poser la question, tant leurs comportements semblent irrationnels, inquiétants. Comme s'ils étaient fait de boue et non seulement de sang et d'os. Des créatures à peine sociables dont on se demande si elles possèdent une forme d'intelligence...

Autant de questions qui vont trouver leurs réponses lorsqu'on va le tirer de la boue, le nettoyer de cette glaise étouffante, enveloppante (et ça va demander un peu de temps), lorsqu'on va lui redonner figure humaine, le remettre sur les bons rails. Le "On" en question s'appelle Arsen, un drôle de personnage, celui-là, un fou, dit-on de lui...

Quant à celui qu'il a tiré de la boue, il est une silhouette vierge. Paradoxalement, alors qu'il est débarrassé de la glaise dans laquelle il est... né, il est l'heure de le modeler, de lui apprendre le monde, la vie, à s'exprimer, à se nourrir, à travailler, en attendant quelques idées essentielles qu'il est encore un peu tôt pour lui faire partager.

Celui qui a quitté Ceux de la boue, qui va bientôt prendre le nom de Zizare et qui est le narrateur de cette histoire dont il est le personnage central, est comme un bébé dans un corps d'adulte. Un disque dur vierge qu'il va falloir maintenant remplir d'informations. Et celles qu'il va recevoir de la part d'Arsen ont de quoi remuer cet être encore fragile.

Avant d'évoquer ces idées, il nous faut parler de ce monde dans lequel se déroule cette histoire. Sans aucun doute, ce monde, c'est le nôtre. Enfin, celui qui fut le nôtre. Car il a bien souffert et ne ressemble plus guère à ce qu'il était au Temps Vieux, celui d'avant le désastre. Cette catastrophe, pas clairement définie, qui a laissé la terre irrémédiablement polluée.

La terre, qu'on a cherché à rendre plus fertile par tous les moyens scientifiques et technologiques disponibles, mais qu'on a en fait empoisonnée, et tout ce qu'elle engendre avec. Le pire, c'est l'eau. En dehors de celle qui tombe du ciel, elle est devenue impropre à la consommation, au point qu'on lui a donné ce nom terrible : la Malboire.

Dans ce monde qui a violemment régressé, on a oublié bien des choses sur le passé et le fonctionnement du monde. Pour la plupart des survivants, pas Ceux de la boue, qui ne sont plus guère en état de penser, mais les autres, il n'existe donc que la Malboire et son alternative, l'eau qui tombe du ciel, qu'il faut absolument conserver pour pouvoir la consommer, avec parcimonie.

Il en va de même pour la nourriture, et finalement pour quasiment tout ce qui touche à la nature, ravagée par l'action des hommes. Et les survivants se montrent résignés à vivre ainsi, sans espoir d'améliorer leur situation, guettant les averses, pas si courantes, et craignant la Malboire, dont l'absorption rend malade et tue.

Mais Arsen, lui, refuse de se résigner, voilà pourquoi on le regarde comme un fou. Parce qu'il est persuadé que, sous la couche où se trouve la Malboire, il existe de l'eau. De l'eau potable, une ressource indispensable pour permettre de changer le quotidien des survivants, mais aussi d'envisager de reprendre là où tout s'est effondré. En essayant de ne pas commettre les mêmes erreurs.

Arsen sait. Il l'a déjà fait ailleurs : creuser suffisamment profondément dans le sol pour en faire jaillir une eau différente de la Malboire. Et, lorsqu'il a tiré Zizare de la boue, il venait d'arriver dans cette région pour lancer une nouvelle expérience. Sur lui, un trésor infiniment précieux : les plans d'une machine à forer. Jamais il ne s'en sépare.

Mais seul, la tâche est impossible. Voilà pourquoi il a tiré le jeune homme de la boue : pour le former, pour qu'il devienne son assistant. Et, malgré son ignorance, sa naïveté, sa méfiance, ses difficultés à apprendre, à s'exprimer, à vivre en société, Zizare accepte de relever le défi lancé par son sauveur. Malgré la confiance qu'il a en cet homme, il est le premier surpris de le voir réussir...

De l'eau... De l'eau tirée du sous-sol, et plus seulement tombée du ciel ! De l'eau qu'on peut boire, avec laquelle on peut cuisiner, se laver ! Evidemment en évitant de la gaspiller, car qui sait si cette source inespérée de va pas se tarir un jour. Une eau que l'on propose aux autres, alentour, à Wassingue, par exemple. Malgré l'agressivité des habitants et leur rejet d'Arsen...

C'est là que Zizare va rencontrer Mivoix, ainsi nommée parce qu'elle ne parle quasiment pas. Et gare à vous s'il elle s'exprime, car ce sont alors des vérités bien senties qui vont sortir de sa bouche ! Mivoix, dont Zizare tombe aussitôt amoureux, bien que ce mot ne veuille pas dire grand-chose pour lui. Mivoix, qu'il emmène avec lui, avec qui il s'installe.

La nouvelle vie de Zizare prend définitivement forme avec cette expérience de vie commune avec Mivoix. Mais, elle va changer encore plus quand il va entendre parler, par un étrange voyageur de passage, de l'existence d'une immense étendue d'eau, sans aucune commune mesure avec la Malboire, qu'il s'agisse de sa superficie ou de sa qualité.

Une eau qui serait retenue derrière un mystérieux édifice, il a appelé ça un barrage. Tout cela excite brusquement l'imagination naissante de Zizare, encore en pleine formation. Arsen, lui, semble bien plus mesuré, mais lorsque son jeune disciple lui annonce qu'il veut voir ce barrage et toute l'eau qu'il retient, son mentor le laisse partir. Accompagné de Mivoix, évidemment.

Commence alors un voyage dans un monde dont Zizare ignore tout. Et il n'est pas le seul... Un monde dans lequel l'eau, pas la Malboire, est une bénédiction, quelque chose de quasiment divin, ou perçu comme tel. Un monde bien plus violent encore que les moqueries et l'agressivité des habitants de Wassingue. Un monde qui réserve encore bien des surprises au jeune et naïf narrateur...

Argh ! J'ai encore fait très long pour présenter ce roman et planter le décor ! Mais, rassurez-vous, j'ai laissé dans l'ombre bien des surprises qui vous attendent et vous mèneront jusqu'à une découverte finale fort choquante. Oui, depuis Wassingue, il y a bien du chemin à parcourir pour Zizare et Mivoix, bien des dangers à braver et bien des révélations à avaler...

En lisant le roman, je me disait qu'il y avait du Candide dans Zizare. Et puis, en progressant dans la lecture de "Malboire", j'ai eu plutôt l'impression qu'il s'agissait d'un négatif du personnage de Voltaire. D'abord, parce que même pour Leibniz, le monde que l'on découvre au début du roman de Camille Leboulanger n'a rien du meilleur des mondes.

En fait, il a tout du pire des mondes, au contraire. Si j'osais, je dirais qu'il a tout du monde apocalyptique presque au sens biblique du terme, car c'est comme si les Quatre Cavaliers l'avaient ravagé consciencieusement jusqu'à le rendre invivable. Conquête, Famine, Maladie, Guerre, ils sont tous là, certains ont déjà fait leur oeuvre, d'autres sont en cours, et il en reste à venir...

La Conquête est évidente, celle de cette planète par le genre humain qui en a fait un lieu à exploiter jusqu'à l'épuisement. A ce titre, un nom apparaît régulièrement, sans véritable signification pour Zizare, à peine plus pour les autres survivants, mais symbolisant tout de même à la fois la grandeur et du Vieux Temps et les malheurs qu'il a engendrés : Floréal.

Floréal n'existe plus, sans doute cette... entité s'est-elle effondrée en même temps que tout le reste de la société. Mais des vestiges demeurent, inertes, parfois inquiétants, et pas seulement parce qu'on a oublié à quoi servaient ces reliques... Et les conséquences de ses activités, elles, n'ont pas cessé de gâcher l'existence des êtres humains, avec comme principal avatar la Malboire.

La Maladie et la Famine (ici, je triche un peu, car plus que la faim, c'est la soif qui menace) sont des corollaires directs de ce que je viens d'expliquer. L'espérance de vie est bien limitée, au monde de la Malboire, et les courageux, ou les inconscients, qui cèdent à une pulsion pour étancher leur soif sans se fier aux avertissements des autres en sont une terrible preuve...

Quant à la Guerre... Là, vous verrez bien...

J'ai digressé, j'en étais à Candide... Oui, Zizare a quelque chose du personnage voltairien par son regard sur le monde, plein d'ingénuité et de simplicité. Mais, pour le reste, tout se déroule quasiment à l'inverse du conte philosophique du XVIIIe siècle : Arsen est bien plus bienveillant que Pangloss envers son élève. Bien plus réaliste aussi sur l'état du monde, qu'il cherche à améliorer tant bien que mal.

Ce n'est pas Arsen qui chasse Zizare et le pousse sur les routes, mais c'est le jeune homme qui décide de se lancer par lui-même dans ce grand voyage initiatique vers le barrage. Enfin, Mivoix ne ressemble pas franchement à la tendre Cunégonde de Candide. Et leur relation, amoureuse et charnelle, ne fait pas l'objet d'une condamnation, n'entraîne pas leur terrible séparation.

C'est donc un voyage à deux que le jeune couple entreprend, Mivoix jouant le rôle de la modératrice du très enthousiaste Zizare, prêt à tout, dans son infinie naïveté, pour appréhender ce monde plein d'attraits qu'il découvre et dont il se gave jusqu'à l'indigestion. Mivoix est plus pragmatique, surtout plus méfiante, moins tête brûlée. Encore faut-il que Zizare tienne compte de ses avis...

C'est un beau personnage que celui de Mivoix, touchante par son apparente fragilité, son silence buté et sa force vive qu'elle déploie toujours à bon escient. Cela ne garantit pas, loin de là, un voyage sans accroc ni mauvaise surprise, mais la jeune femme est, d'une certaine manière, le relais d'Arsen auprès de Zizare, celle qui va lui montrer la vie non plus seulement en théorie, mais dans la pratique.

Mais, en repensant à Zizare, une autre comparaison m'est venue, sans doute inspirée par la scène d'ouverture de "Malboire", l'apparition du jeune homme au milieu de Ceux de la boue. Il y a chez ce jeune homme sorti vierge de la glaise et comblant progressivement ses lacunes dans ce voyage vers l'inconnu quelque chose d'un Golem...

Ce Golem-là n'a pas eu quatre sages à son chevet, la science d'Arsen et le pragmatisme de Mivoix ont veillé à ses premiers pas. Mais la comparaison, qui peut paraître assez surprenante de prime abord, va plus loin : sur le front du Golem, la tradition juive veut qu'on inscrive le mot "emet", la vérité, qui devient, en effaçant le e initial, "met", la mort.

Or, le voyage qu'entreprend Zizare, sans en avoir l'idée au moment où il se lance dans l'aventure, c'est exactement cela : la vérité ou la mort, la seconde n'excluant pas la première, d'ailleurs. "Malboire" est un roman post-apocalyptique, mais il n'oublie pas le côté pédagogique du genre et les découvertes de Zizare vont mener à des révélations majeures (révélation, un des sens du mot apocalypse, tiens...).

J'évoquais en introduction de ce billet ma lecture précédente, celle de la novella d'Antoine Wauters, "Moi, Marthe et les autres", parce que je trouve qu'il y a pas mal de points communs entre les deux textes. Le premier, c'est que l'apocalypse a été la conséquence des activités humaines. Chez Wauters, c'est toutefois une question sociale, chez Camille Leboulanger, le message est clairement écologique.

Il faudrait, pour aller plus loin dans ce développement, en révéler beaucoup sur l'intrigue du roman, ce qui n'est évidemment pas envisageable ici. Mais, je dois dire que Camille Leboulanger mène bien sa barque, et pas seulement parce qu'il a ménagé bien des surprises à ses lecteurs. Son message est clair et juste, sans tomber dans les excès, simplement à partir de constats issus du Vieux Temps. De notre époque, donc.

Cependant, son raisonnement n'est pas manichéen (bouh, les vilains Monsanto, Nestlé et les autres), il ne s'arrête pas à la critique du capitalisme, des industriels, de la quête de toujours plus d'argent et de pouvoir. Non, l'auteur place aussi sur la sellette le commun des mortels, l'humanité dans son ensemble, prise collectivement, mais également individuellement.

Eh oui, le genre humain est responsable de ce qui lui arrive, à lui de changer pour éviter la catastrophe qu'on nous annonce désormais inéluctable. Et tout cela, parce qu'il y a chez l'être humain quelque chose qui le pousse (naturellement ?) vers la monstruosité... Ah, les plus fidèles des lecteurs de ce blog voient soudain apparaître un thème récurrent, souvent traité ici...

"Et si la Malboire n'était pas la cause de tous nos malheurs ? Et si ce n'était pas elle qui faisait des hommes des bêtes ? Et si nous n'avions pas besoin d'un mauvais sort ou de la main délétère du géant Floréal pour nous conduire comme des monstres ?", nous dit ainsi Zizare. "Qui sont les véritables monstres ?", se demande-t-il encore un peu plus loin.

Au fil de son odyssée, le gentil Zizare voit ses congénères bien mal se conduire et oublier qu'ils sont tous dans la même galère, que l'un ne s'en sortira pas sans les autres. Même l'accueil réservé à Arsen par les habitants de la région de Wassingue va dans ce sens : la méfiance au lieu de la confiance, le rejet de l'étranger, le rejet appuyé sur l'irrationnel au lieu de l'expérimentation.

Par la suite, rassurez-vous, c'est encore pire ! Jusqu'au dénouement, glaçant. Parce que les instincts de notre belle espèce humaine ont décidément une fâcheuse tendance à nous conduire droit dans le mur, à diviser pour mieux régner, à rechercher le profit (financier ou autre) sans songer aux contreparties. Et sans hésiter à nuire à son prochain pour y parvenir...

Alors, peut-il y avoir une vie après la boue ? Pour obtenir une réponse (ou le début d'une réponse), lisez "Malboire", de Camille Leboulanger et son final complètement inattendu. Plongez (enfin, pas trop, quand même, ça peut être dangereux) dans l'univers imaginé par ce jeune romancier pas encore trentenaire qui, après une expérience en fantasy, revient à ses premières amours, le post-apo.

Son univers, c'est la nature, celle qui a subi les conséquences de l'activité humaine du Vieux Temps. Cela donne à la fois quelque chose d'effrayant, puisqu'on a en particulier cette marée de boue dans laquelle patauge Zizare quand on le rencontre, et finalement de bucolique. On voyage dans des décors qui changent et nous offrent une palette de paysages très différents.

Avec toujours cette question de l'eau qui est au coeur du roman et permet aussi quelques sorties amusantes, mais du genre grinçant, et poétiques. Eh oui, c'est une quête initiatique, un roman d'apprentissage un peu particulier où le personnage est amené à découvrir des nouveautés fascinantes. Sauf qu'au fil de son parcours, l'émerveillement cède de plus en plus souvent la place à la tristesse et l'inquiétude.

Et puis, il y a cette idée de folie, évoquée dans le titre du billet, qui n'est pas une opposition à la raison, mais plus à la résignation générale. Arsen est le fou, parce qu'il agit en sortant des sentiers battus, du train-train, des certitudes. Parce qu'il croit en quelque chose d'autre, quelque chose de mieux. Et c'est ce qu'il inculque à Zizare.

Et celui-ci embraye : lui aussi sera fou ! Il ne restera pas à attendre la mort, qu'elle soit donnée par la Malboire, une autre épidémie, ou une saloperie quelconque traînant dans cet univers toxique, non, il consacrera sa vie à élargir ses horizons, à découvrir un monde abîmé au point d'en être laid, mais peut-être pas irrémédiablement.

Ce n'est pas un appel à la révolte que nous lance Zizare, mais plutôt un encouragement à s'engager pour faire bouger les choses, pour faire évoluer les mentalités et les êtres. Zizare est un poil à gratter, un empêcheur de tourner en rond, un accélérateur de particules, un coup de pied dans une fourmilière. Bref, il est temps de ne plus se résigner, mais de prendre les choses en main.

Au final, je reste sur une impression bizarrement équilibrée : "Malboire" est-il un roman optimiste ou pessimiste ? On pourrait conclure que c'est au lecteur d'en décider, un peu comme pour "la Route", de Cormac McCarthy (oui, encore ce livre !), mais je crois que c'est plus compliqué que cela. En fait, ce n'est pas arrêté, on est à une croisée des chemins et c'est à nous, les humains, de faire les bons choix.

Nous, vous savez, ceux qui avons la fâcheuse tendance de nous conduire en monstres...

- Joyeux Drille, le 11 octobre 2018.



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