Voilà un roman déjà bardé de prix, et ce n'est peut-être pas terminé,
puisque le voilà en lice pour le prestigieux GPI (le Grand Prix de
l'Imaginaire). Un roman dont j'ai entendu dire beaucoup de bien depuis
sa sortie au printemps dernier et auquel je me suis attaqué avec envie
et gourmandise. Et il faut de l'appétit car les 700 pages de "Rêves de
Gloire", de Roland C. Wagner (en grand format chez l'Atalante), ne se
dévorent pas d'une traite mais vous nourrissent pendant plusieurs jours.
Une lecture dense, intense, complexe mais passionnante, un roman choral
qui revisite 50 ans d'une histoire contemporaine de deux pays pas
encore totalement réconciliés, l'Algérie et la France. Une uchronie
magistrale dont on ne sort pas indemne.
Bien... Comment raconter "Rêves de Gloire"... Pas facile... De nos
jours, dans une ville d'Alger prise en étau entre la France et l'Algérie
mais ayant su conserver une forme d'indépendance, vit un collectionneur
de disques vinyles passionné, grand connaisseur du rock psychodélique
de la deuxième moitié des années 60 et incollable sur les groupes ayant
joué et vécu à Alger à cette époque si spéciale.
Un jour, sur un site de vente en ligne, il découvre un 45 tours dont il
n'a jamais entendu parler, lui qui pensait son savoir exhaustif sur la
question... Enregistré à Alger à la fin des années 60, la pochette
pleine de couleurs, ce disque a pour titre "Rêves de Gloire", chanson
composée et interprétée par un groupe inconnu au bataillon (si j'ose
dire) dont le nom a de quoi surprendre, voire choquer : "les Glorieux
Fellaghas".
Evidemment, le sang du collectionneur ne fait qu'un tour : ce disque
oublié pourrait devenir le clou de sa collection, pourtant
remarquablement fournie, mais surtout, pourrait se monnayer cher s'il
parvenait à mettre la main sur l'un de ces exemplaires en bon état, qui
ne doivent pas être légion.
Une quête commence alors, celle d'une galette de vinyle qui, à elle
seule, concentre toutes les aspirations les plus profondes d'une époque
au combien agitée, cette deuxième moitié des années 60 où les idéaux les
plus divers sont entrés en collision pour le meilleur, le pire et
l'utopie... Un disque qui attise les convoitises d'autres personnes,
prêtes à tout, même à tuer, pour le posséder.
Dans une ville d'Alger mise en ébullition par les rumeurs de
débarquement, soit français, soit algérien, pour mettre fin à
l'embarrassante et insolente indépendance de la ville, le collectionneur
va devoir apprendre à se méfier de tout et de tous s'il veut retrouver
le disque des "Glorieux Fellaghas", sans y perdre la vie...
Voilà pour le fil d'Ariane de roman, la partie contemporaine qui permet
au reste de s'assembler petit à petit. Car, atour de l'histoire du
collectionneur et de sa recherche, une foule de personnages vient nous
raconter, directement ou indirectement, la genèse de ce disque si
spécial, nous raconter la vie à Alger dans ces années-là, les conflits,
les expériences politiques et utopiques, l'évolution d'une société qui
renaît, les oppositions plus ou moins larvées entre générations,
nationalités, races, religions, idéologies, qui toutes se retrouvent à
cohabiter dans Alger, dont la Casbah est le coeur d'un incroyable
bouillonnement sociétal et culturel autour de ceux qu'on appelles "les
Vautriens", les cousins des hippies, de ce côté de l'Atlantique.
Car, Wagner n'a pas voulu nous raconter l'Algérie naissante telle qu'on
la croise dans nos livres d'histoire, mais une Algérie bien à lui,
réinventée pour l'occasion. De Gaulle, assassiné en 1960 (eh oui, "Rêves
de Gloire" est une uchronie, je vous le rappelle), ne joue aucun rôle
dans son indépendance, prise tardivement et avec des contreparties,
puisque Bougie, Oran et Alger sont restées françaises dans un premier
temps. Des enclaves qui, toutefois, attisent les convoitises mais sont
aussi une épine dans le pied d'une France devenue un temps communiste
avant qu'un putsch militaires n'en fasse un Etat totalitaire en marge du
reste du monde. Il y a donc, en permanence, une tension qui s'exacerbe
par moment, sans qu'on sache si ces tensions viennent d'un camp, de
l'autre ou encore des extrémistes favorables à une Algérie qui
redeviendrait française.
Bien sûr, au fil des pages et des témoignages, on voit se dessiner ce
cadre historique qui sert de décor au roman, 50 ans d'Histoire
particulièrement mouvementés. La petite histoire, celle d'hommes et de
femmes à la recherche d'un monde meilleur, cette génération née à la fin
de la IIème guerre mondiale ou juste après et qui cherche par tous les
moyens à échapper au monde de leurs parents. Mais aussi ceux qui
subissent les évènements, qu'ils soient arabes, kabyles, européens
installés là depuis la colonisation, militaires français, combattants de
l'indépendance, chrétiens, juifs ou musulmans, riches ou pauvres, épris
de liberté ou juste d'une terre et de racines...
Dans ces "swinging sixties", la Casbah d'Alger est devenu le centre
d'une société nouvelle, en rupture avec les modèles des Trente
Glorieuses en vogue dans le reste des pays occidentaux, individualiste,
consumériste, sectaire, inégalitaire, belliqueuse, etc. La communauté
instaurée par les Vautriens connaît alors aussi ses heures de gloire,
dans tous les sens du terme. Car, d'une part, ce mode de vie, d'abord
marginal, va attirer de plus en plus d'adeptes, mais, d'autre part,
parce que cette vision nouvelle du monde, cette utopie bariolée est née
dans l'absorption d'une drogue, la Gloire, distribuée dans le sillage
d'une figure intellectuelle et contestataire, un certain Timothy Leary, passé d'abord par Biarritz puis installé dans une villa algéroise.
Qui prend de la Gloire semble soudain appréhender la vie différemment,
découvrir un monde plus riche, plus coloré, plus profond. Une perception
nouvelle sur laquelle des idéaux d'entraide, de non-violence, de
tolérance, de liberté, sexuelle et autres, d'émancipation des carcans
que peuvent être la morale, la religion, l'économie, la famille, etc. A
tel point qu'un des groupes de musique remarquables de cette époque, les
Déserteurs, n'hésite pas, par exemple, à "affirmer que l'association de
la musique et de la Gloire peut devenir une arme de combat politique".
Bref, avec la Gloire, un nouveau monde semble possible, semble même se
mettre en place. Au point d'imaginer fonder une commune d'Alger sur le
modèle de la commune de Paris. Mais, de tels comportements ne peuvent
que déranger ceux qui pensent au pouvoir, au contrôle, et l'utopie
algéroise, comme son inspiratrice parisienne, va bientôt se retrouver
dans le collimateur de forces idéologiques très violentes et à la merci
des barbouzes de tous poils.
Difficile de vous en dire plus, il faut se plonger dans ce pavé à la
construction complexe, c'est vrai, mais dans laquelle on trouve vite des
marques. Tout y est volontairement flou, en terme de chronologie, de
personnalité des narrateurs, on est soi-même transportés dans cette
parenthèse enchantée, pleine de joie, malgré les incertitudes du
quotidien, pleine de paix, malgré les bruits de bottes permanents,
pleine de musiques démentes et de guitares distordues, malgré la
proximité du chaos, pleines de drogues, aux effets aussi libérateurs que
dévastateurs (quand "la blanche" va succéder à la Gloire), dans une
réalité qui incite peu à l'optimisme, pleine d'amour libre et de
solidarité, d'amitié et d'émerveillement permanent.
On comprend mieux la provocation que recèlent le titre du 45 tours
autour duquel tourne tout le roman et le nom de ses interprètes : "Rêves
de Gloire", par les Glorieux Fellaghas... De quoi s'attirer les foudres
de tous les bords confondus...
Mais, "Rêves de Gloire", le roman, cette fois, c'est, outre ce chant
contestataire et utopique, véritable hymne à la liberté individuelle et
collective, une déclaration d'amour à une époque (la deuxième moitié des
années 60), à une musique, ce rock halluciné que Wagner appelle
psychodélique, et à une ville, Alger (Wagner est né à Bab-el-Oued et sa
famille sera rapatriée en métropole lors de l'indépendance en 1962).
Bizarrement, car Wagner est né en 1960, il était donc très jeune
lorsqu'il a quitté l'Algérie mais aussi lorsque les années
psychédéliques ont déferlé, j'ai ressenti une puissante nostalgie à la
lecture de "Rêves de Gloire". Comme si Wagner cherchait à renouer avec
des racines géographiques et temporelles rompues trop tôt et trop
brutalement. Avec beaucoup de pudeur, mais aussi avec un engagement
vigoureux dans le sens de l'utopie qu'il développe, il nous offre un
roman complexe, pas facile à lire, car la multiplicité des narrateurs
dont on ne connaît pas l'identité oblige à une attention accrue mais
magnifique.
Chaque paragraphe de chacun des narrateurs est un fil de couleur
différente qui sert à tisser la trame (jamais ce mot n'a été si juste)
du récit, dont on ne découvre l'ampleur qu'une fois la dernière page
tournée. Un tour de force littéraire qui peut dérouter, j'en conviens,
mais qui mérite aussi que le lecteur s'accroche et accepte ces
contraintes pour se laisser porter sur la vague suscitée par la Gloire
et ses hérauts.
Et puis, je voulais terminer en parlant de la figure tutélaire, dont
l'esprit flotte sur ce livre : Albert Camus. Lui aussi est présent dans
ce récit, sous la forme d'un dialogue tout à fait uchronique lui aussi
avec Wagner lui-même, je pense. Un dialogue passionnant et très drôle,
avec le recul, où deux écrivains parlent de leur sujet commun :
l'Algérie. Tous deux ont une passion pour ce pays et ont su en faire un
personnage à part entière de leurs livres.
Et, finalement, j'en suis arrivé à cette idée étrange (et toute
personnelle, attention !) que "Rêves de Gloire" était le négatif, dans
le sens photographique du terme, bien sûr, de "la Peste". Comme si Camus
et Wagner était deux auteurs totalement dissemblables mais réunis par
cette terre au magnétisme si particulier.
Sous la plume de Wagner, on ne voit pas apparaître une ville blanche,
écrasée de soleil, gangrenée par la maladie, comme Oran dans "la Peste",
mais une ville d'Alger colorée, vivante, entraînée par le rythme
déjanté et libéré des guitares électriques et des pédales de distorsion,
et qui devient le berceau d'une harmonie doucement contagieuse. Mais, a
contrario de cet optimisme, si on peut parler de d'optimisme dans le
contexte si particulier dépeint par Wagner, la fin laisse entrevoir des
lendemains qui déchantent pour Alger, l'Algérie et même la France, alors
que, chez Camus, à la fin du roman, la peste a cessé, laissant derrière
elle des dégâts irréparables, mais la vie peut reprendre son cours
malgré tout.
Alors, oui, on pourra jouer longtemps à ce jeux des différences. Il
n'empêche que cette filiation, non, ce parrainage de Camus est évident
et que c'est Wagner lui-même, malgré des univers à des années-lumières
(oui, on parle quand même de SF !), qui vient de lui-même se placer
respectueusement sous cette égide, cette figure quasi sanctifiée (un
saint laïc, évidemment).
Oui, "Rêves de Gloire" n'est pas un livre évident, il demande de la
concentration et de la persévérance, mais, pour l'univers historique
alternatif qu'il met en place, pour la musique qui accompagne cela et
que Wagner nous donne presque à entendre, pour l'Algérie et pour mieux
comprendre l'incroyable complexité que représentait cette région au
moment de son indépendance et même après, pour les idéaux qui y
fleurissent et prolifèrent au milieu des mauvaises herbes et pour la
dénonciation implacable du colonialisme avec finesse, nuance et respect
des opinions et des origines de tous, il mérite d'être lu, conseillé et
récompensé (mais pour ça, on ne m'a pas attendu !).
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Vous souvenez-vous de la série télévisée L'Homme qui valait trois milliards ? Elle contait les aventures d'un cyborg capable de prodiges. Duane Fitzgerald a aussi regardé cette émission, enfant. Et il en est devenu un. Comme d'autres cobayes, l'armée américaine l'a doté d'un squelette de titane, de réflexes ultrarapides et d'une vision digne de Superman. Mais de telles améliorations ont leur revers : Duane a fait une croix sur les plaisirs de la table, ce qui lui reste d'estomac ne supporte qu'un produit spécialement fabriqué pour lui. Un jour, le projet visant à fabriquer des soldats invincibles a pris fin et les cinq restants ont été mis en retraite anticipée. Duane, vit à Dingle, en Irlande. L'homme exceptionnel est un solitaire forcé de taire sa condition, ses organes vieillissants supportent mal les concentrés de technologie dont il est bourré, son œil artificiel a tendance à s'affaisser, des pannes système le paralysent parfois.
Mais voilà qu'on cherche à l'approcher. Deux meurtres sont commis dans son entourage. Qui a retrouvé sa trace, et dans quel but ? Des agents de puissances étrangères désireuses de s'emparer des secrets que renferme son corps ? L'armée américaine cherchant à effacer toute trace de ce programme secret ?
Autour de ce thriller à l'évolution très lente Andreas Eschbach raconte une histoire émouvante, celle d'un homme sacrifié au nom d'intérêts supérieurs, d'un solitaire qui parvient à accepter sa condition en lisant les préceptes simples et forts de Sénèque, dont les citations ouvrent chaque chapitre. On montre moins Fitzgerald en action que plongé dans ses souvenirs, se remémorant les étapes qui ont fait de lui un être à part, le dernier de son espèce. Il serait étonnant qu'Eschbach ne reçoive aucun prix pour ce grand livre, tant cette histoire au ton grave et mélancolique nous touche.
Des fables légères que rien ne raiera jamais
Une fantasy passe-muraille
Après avoir réussi
de difficiles examens dont les survivantes sont soit mortes, soit
esclaves, Anna endosse la responsabilité tout aussi difficile de
Vestale et se retrouve à devoir prendre soin d'un vase sacré, le Calix.
Mais son histoire d'amour interdite avec un chevalier aurathique va
lui faire commettre une faute grave et être condamné à mort. Son
bourreau, un ancien professeur et un scientifique sans scrupule va
alors la décorporer.
Seulement, elle ne meurt pas et se retrouve en
France en l'an 4666, un monde complètement différent du sien et dans
lequel elle va devoir s'installer. Elle va alors emménager avec Ankh,
une jeune médiéviste et trouvera même le moyen de pratiquer
l'équitation. Le futur n'est pourtant pas rose puisque regarder les
match de foot est devenu obligatoire et les émeutes pratiquement
encouragées. Puis, il y a l'apocalypse qui arrive...
L'histoire
commence donc à une période où les vestales existent, mais si elles
possèdent des similarités avec leur collègue de l'antiquité, elle
cohabite avec des chevalier qui chevauchent des dragons et où l'on
trouve des technologies très moderne. L'héroïne quitte très rapidement
ce monde pour atterrir dans un monde plus contemporain, où on trouve des
écrans plats et des routes agréables, mais pas de sorcière !
Bref,
par on ne sait qu'elle miracle, elle se retrouve en 4666, une période
tellement lointaine qu'elle considère que le XXme siècle était encore le
Moyen-âge, une période barbare où l'on vénérait le dieu Auchan tandis
que Simone de Beauvoir devient une courtisane ! Ceci dit, ce 4666 est
également une vraie dystopie où tous semble gérer par le gouvernement,
même les rencontres amoureuses et un monde qui a oublié beaucoup de son
passé.
Bref, c'est un beau bordel. Et le livre aussi ! On a
probablement là un excellent candidat pour le roman le plus barré de
l'année puisque le roman part dans tous les sens et s'offre un humour
suréaliste et non-sensique qui n'est pas sans évoquer Douglas Adams.
Certes ce style risque d'en laisser certains de marbre dont votre
serviteur, si j'ai rigolé et même souris à plusieurs passages, j'avoue
que j'ai été plus que perplexe sur la longueur.
Car proposer un gros
délire, c'est bien, mais rien ne se justifie vraiment, on a parfois
l'impression que l'auteur écrit chaque idée qui lui passe par la tête au
fur et à mesure qu'elles lui viennent, n'hésitant pas à partir dans
des digressions sur le féminisme ou autres, qui casse assez souvent le
rythme de l'histoire. C'est globalement un ouvrage fourre-tout où de
nombreuses idées se croisent, mais ne sont jamais véritablement
développées.
La Vestale du Calix est donc un mélange globale de
Science-fiction et d'Héroic-Fantasy complètement loufoque, contenant
des passages surréalistes que les Monty-Python n'auraient probablement
pas renié. L'humour est donc omniprésent, au détriment du reste et des
personnages principalement qui sonnent malheureusement creux.
Bien
qu'elle ait déjà écrit plusieurs essais, La Vestale du Calix est le
premier roman de son auteur et du coup, on y trouve pas mal de défauts
des premiers romans. Notamment, il y a beaucoup trop d'idées et le récit
passe trop facilement de l'une à l'autre, sans vraiment les exploiter.
Ceci dit, la lecture de l'ouvrage est divertissante et l'univers
tellement riche qu'on tourne les pages avec plaisir. Un bien bel essai
en fin de compte.
Stegg
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